vendredi 1 avril 2011

Les poils du Dieu Pan /8

Un uppercut. Tristan demeura sonné quelques secondes. Le temps nécessaire aux sensations qui parcourait son nez de s’apaiser, aux images de cauchemar terriblement précises de s’estomper. Il réalisa également, tandis que l’onde désagréable refluait, que l’homme dans le placard n’avait pas été abandonné par hasard dans son restaurant. Il existait donc un lien, entre lui et l’assassin. Il découvrait qu’il possédait un ennemi. Ce constat l’encombrait, plus qu’il ne l’inquiétait. Sa première réaction spontanée fut de se demander, qui, pouvait lui en vouloir à ce point, et pourquoi. Pas de réponse. Le sentiment d’une injustice le mina brusquement, lorsqu’une colère sourde, salvatrice, balaya cette humeur chagrine. Funambule chevronné, il retrouva promptement le détachement habituel qui était le sien depuis toujours, quand, en butte aux contrariétés imprévisibles, il saisissait le premier fil à sa portée et s’engageait sur des lignes de traverses. Odorantes et silencieuses. Pendant ce temps la commissaire observait, sur le visage et les mouvements du corps de Tristan, le déroulement chaotique des émotions qu’elle avait provoquées. France Gomez ne regrettait pas d’avoir renseigné Lézard sur ce détail macabre et, à priori confidentiel de l’enquête. Elle avait délibérément ignoré le regard noir et clignotant de son assistant et lâché l’info. Le résultat espéré était au-delà de son attente se dit-elle, l’homme assit en face d’elle, assimilait enfin le fait qu’il était personnellement impliqué dans cette histoire. Il ne pouvait demeurer plus longtemps à l’écart, s’efforçant, par son humeur insaisissable de se soustraire à ses responsabilités. Car la commissaire décelait le caractère d’anguille de cet homme qui certainement, disposait d’une faculté instinctive à contourner les obstacles puis à se retrancher derrière un isolement confortable, sans prise de risque émotionnel. Mais Lézard était soudain acculé : l’acte criminel était clairement signé. Gomez avait rapidement déduit que le motif déclencheur de l’acte n’était, ni d’ordre crapuleux, ni financier, mais à l’origine d’une raison vieille comme le monde : passionnelle. Une meurtrière, ou un meurtrier rancunier.

-Nous évoquions l’odeur du corps avant que vous me posiez votre question, enchaina-t-elle. Pourriez- vous m’en dire plus ? Pensez-vous que le cadavre charrie cette odeur pour vous avertir ? Vous, particulièrement ?

- Un signal en quelque sorte ?

Tristan apprécia la perche que lui tendait la commissaire et n’hésita pas. Il s'ajusta à ce terrain familier comme une locomotive glisse sur un rail. Nez sur le guide, sa pensée s’organisait, les doutes s’estompaient et l’horizon forcément, se dégageait.

-Un signal, pourquoi pas. Je n’ai pas menti ce matin en vous disant que je ne connaissais pas l’homme. Par contre, j’ai reconnu son odeur.

- Intéressant. Expliquez-moi cela. C’est l’odeur de marmelade qui vous à interpellé ?

- Non, pas celle-ci. Un parfum plus complexe, singulier.

Et Tristan résuma pour la commissaire et son lieutenant, de plus en plus étonnés et finalement perplexes, son enfance passée dans l’armoire ajourée, la visite régulière de Voltaire chez sa maman, et le mélange de talc et d’huiles essentielles qui parfumaient la chaussette de la victime.

- Si je comprends bien, enfant, vous n’avez jamais observé le visage de la victime, parfois entraperçu une silhouette, mais vous pouvez me certifier que le type déposé dans votre placard était autrefois l’amant principal de votre mère, parce que vous avez identifié l’odeur de ses chaussettes?

- Oui, c’est bien cela. Tout comme je peux me représenter qu’il a été épilé avec le mélange que nous avons évoqué, mais pas seulement. Une dernière odeur flottait autour du corps brulé. Un parfum de suif et de sabayon. Mais pour le moment, je n’ai pas d’explications à vous donner. Avez-vous remarqué des traces de cire, ou d’œuf sur le corps ?

- Non. Aucune. Sur le rapport du médecin légiste, d’après une première analyse du labo, on distingue diverses matières alimentaires, mais aucune provenant d’œuf ou de lait. Également, des poils et des particules de peau carbonisées, du sang, et deux chaussettes sur un même pied. L’une propre et intact, enfilée sur celle couverte de poussière de carbone. Le pied ayant conservé la chaussette étant totalement indemne.

- C’est étrange cette histoire de poils, reprit Tristan après quelques instants de silence et de réflexion. Je me rappelle que lorsque nous étions gosses, un gars de la bande se brûlait régulièrement les poils de ses avant-bras avec son briquet, car il affirmait qu’ainsi, le duvet allait repousser plus drus et plus noir. Il nous soutenait que les filles appréciaient particulièrement la compagnie des hommes bruns et virils. Et c’est vrai, il avait du succès auprès des filles.


Tristan sourit à ce souvenir qui le ramenait sur les escaliers du Sacré-Cœur où il trainait adolescent, pendant des heures, avec ces potes. C’était peu de temps avant qu’il ne décide de tout plaquer et disparaitre, munit d’un simple sac à dos chargé de quelques affaires, et de son livre fétiche « le miasme et la jonquille ».

- Poils ! Un symbole de virilité bénéfique, si ceux-ci se trouvent sur une partie seulement du corps. Maléfique, si tout le corps en est couvert, comme le dieu Pan !

Le dernier mot claqua, comme une détonation. Gaëtan Norec, avait soudain élevé la voix et Tristan se retourna. Il remarqua que l’homme discret masquait son visage derrière un dictionnaire des symboles, et poursuivait d'un ton docte:


- La prolifération des poils traduit une manifestation de la vie végétative, instinctive et sensuelle… : «couper les poils d’un animal qui va être sacrifié est le vouer à la mort. Iliade, chant III… pour ceux que cela intéresse », précisa t'-il en relevant la tête de son bouquin.

À cet instant, Tristan remarqua le strabisme déroutant du lieutenant et, comme la majorité des gens qui se trouvait confrontée à ce looping, il ne sut quel œil choisir pour immobiliser son regard. Embarrassé, il se détourna vers la commissaire qui concluait

-Un rite de purification ? Questionna Gomez.

Tristan qui ne connaissait pas l’habitude du commissaire à s’exprimer à voix haute lorsqu’elle réfléchissait, pensa que la question lui était adressée et répondit très brutalement :

- Mais je n’ai rien à voir avec un bouc en rut !

- Et pourquoi pas ?

France Gomez tentait sa tactique habituelle. Question douce et paisible. Cette fois-ci, Tristan s’engouffra dans la brèche et livra une ébauche de cette vie privée qu’il protégeait par-dessus tout.

- Je préfère la solitude. Célibataire, sans astreinte ni contrainte. J’ai parfois quelques liaisons, mais clairement sans lendemain. Et en général, l’aventure s’achève rapidement sur des liens aimables et paisibles. Je ne suis pas un coureur, et j’ai énormément de respect pour les femmes, acheva- t’il d’une voix posée.

Un curaillon, pensa immédiatement France. Un type coincé et poli, qui surtout ne trempe pas son nez dans les affaires de cœur ! Trop risqué. Mais qui n’hésite pas de temps à autre à se distraire sans se préoccuper des conséquences. Un bouc, certainement pas. Un allumeur, sans doute.

- Donc, vous n’êtes pas un bouc. Voltaire non plus, qui n’était pas particulièrement célèbre pour son profil de Don Juan ou sa pilosité abondante, mais pour ses petits trafics illicites, et son humour potache. Je reviens à ma remarque. Pourquoi un rite de purification… odorant ? Avez-vous des ennemis ? Vous rappelez-vous avoir fait du mal à quelqu’un dernièrement ?

- Non. Je pense que cette histoire trouve ses racines dans mon enfance. Voltaire ne savait même pas que j’existais. Pour quelle raison cet homme remonte à la surface aujourd’hui, je n’en ai aucune idée. Je n’ai plus croisé Voltaire depuis cette époque, depuis l’âge de 14 ans.

- Époque où vous avez brutalement disparu ? Fugué ?

Tristan se referma comme une huitre. Les flics. Qui trainent leurs nez partout. Et puis il comprit aussitôt. Sa mère, évidemment. Qui avait signalé sa disparition, et dont il restait forcément des traces de l’épisode, classées dans un dossier. Tout comme une fiche, qui indiquait que sa maman était une pute. Une femme, qui recevait discrètement et avec élégance des visiteurs choisis, ce qui lui permettait de payer son loyer et d’approvisionner son frigo. Mais une pute malgré tout. Même si elle ne trainait sur aucun trottoir… Quatorze ans. L’armoire soudain devenue trop petite, mais le monde vaste et accueillant. Et surtout, cette nécessité brutale, impérieuse, et soudain vitale, de ne plus être obligé de croiser les visiteurs dans l’escalier de travers. Et puis par dessus tout, il ne tolérait plus l’inévitable effluve d’après-rasage, aux accents de bois et de résines, de vanille et de verveine, qui suintait en permanence des murs et des rideaux de l’appartement. Il n'encaissait plus le parfum à la rose, de la savonnette posée près du lavabo, uniquement destinée aux hommes qui s’acquittaient, avant, et après, d’une brève toilette. Il n’assumait pas davantage, le regard des copains dans la rue, ou le sourire apitoyé de la maman d’Anouchka qui le nourrissait de pain perdu comme on déverse son trop-plein d’affection. Écœurant, à trop haute dose. Il était parti. Longtemps. Le temps nécessaire pour modeler sa propre vie. Trouver son nom. Et, au terme de plusieurs années, d’éprouver la nostalgie de Paris et le besoin de revenir parmi les siens. Mais à cet instant, dans ce bureau terne et sans saveur, il reconnut les vieux signaux d’alerte. Disparaitre, et se réfugier dans sa caverne.

-Bon, je signe où, pour la déposition ?

L’imprimante roula sa bosse rapidement, Norec se leva, puis plaça devant Tristan les copies agrafées. Lézard parcourut rapidement les feuilles, rédigées dans un jargon factuel et précis, sans état d’âme, et signa de même. Il s’aperçut que personne ne le retenait, que la grande femme brune et élégante, après avoir lâché d’une voix douce sa dernière pique, ne se préoccupait plus de lui. Elle se leva, pour le saluer courtoisement et le remercier, pour sa déposition précise et l’aide certaine qu’il apportait à l’enquête. Elle lui demanda cependant, s’il pouvait rester disponible. Tristan ne refusa pas, de toute façon il n’avait pas le choix et, tandis qu’il lui serrait la main, il constata que malgré ses hautes bottes, il demeurait plus grand qu’elle. Bêtement, il en fût rassuré, et quitta le bureau plus serein.

Il prit conscience, plusieurs minutes plus tard, après avoir déambulé sur les quais sans but précis, ni idées claires, qu’il avait complètement oublié de saluer l’adjoint. Qu’importe, de toute façon il n’aurait pas su où poser son œil.



à suivre...

4 commentaires:

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  2. Ah quelle surprise ... si vite ! Vraiment j'adore ! Sunny Side

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  3. Ah! Ces hommes qui ont peur des femmes grandes!

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