jeudi 8 janvier 2015

JE SUIS CHARLIE

Les chroniques olfactives se font rares, car mon métier de parfumeur prends le pas, parfois, sur mon temps d'écriture.
Mais ce matin, j'ouvre l'humble fenêtre de mon blog et je formule maladroitement tout mon chagrin.

La mort et le sang possèdent une odeur piquante et étrangement sucrée
Les larmes...c'est plus compliqué, terriblement délicat et fragile

La peur transpire toujours une odeur aigre et violente....mais ce n'est pas une raison pour se boucher le nez !

Je trouve mon métier bien dérisoire depuis hier

Je n'ai pas la présomption d'évoquer l'odeur de la tolérance ou celle du courage.Je suis sans nez. Je suis simplement Charlie.


mardi 4 novembre 2014

Ciel, mon égout !

Après la pluie, le beau temps. Le soleil retrouve sa place du meilleur copain qu’on aime retenir auprès de soi. Je contemple le ciel. L’air frais étincelle, transparent, quand soudain un voile passe sous mon nez. Bigre, ça pue ! L’atmosphère idyllique s’éclipse tandis que je considère à mes pieds, la bouche d’égout qui régurgite bruyamment des ruisselets d’eau brune. La chaleur aidant, notre minuscule rue moufte rapidement une étrange haleine.  Perplexe, bras ballant, et incapable de me décider sur la meilleure attitude à adopter – téléphoner à la mairie, arroser le sol copieusement– je demeure narine déployée, tendue sur les relents. Séquence découpage. Séparation méthodique des informations olfactives qui me parviennent mêlées. J’oscille sur mon bout de trottoir, silencieuse et concentrée, et j’oublie totalement où je me trouve. Jusqu’au moment où la voisine débarque à son tour et s’exclame bruyamment depuis le sommet des escaliers au seuil de sa porte « Ça pue !! Mais que fait donc la Mairie !» J’ai l’habitude. Elle proteste pour un oui ou pour un non. Je ne lâche pas mon ruban odorant et retourne au cœur du flot d’informations. Y’a comme qui dirait un petit truc par-là, intéressant. Une association troublante que j’aimerai emprunter pour un de mes projets. Mais la voisine ne lâche pas l’affaire, d’autant que le public est à ses pieds. Elle finit par me lancer une de ces tirades dont elle est très fière qui démontre sa connaissance intime des habitants du village : « Dites Madame Ellena, vous pourriez pas faire quelque chose ? ». Je lève mon visage vers elle et, tandis que mon nez capte de nouvelles données, je réponds sans réfléchir «Comment ça ?». Et la voilà partie ! « Ben vous êtes un parfumeur, non ? Vous pourriez pas nous désodoriser tout ça ? Je sais pas moi, vous devez bien avoir quelques flacons qui feraient l’affaire pour tuer la mauvaise odeur, comme les tablettes dans les toilettes ? ». Perplexe, bras toujours ballant, je ne sais comment réagir. Je tente la pédagogie. « Ce n’est pas aussi simple, Madame Voisine… ». Elle ne me laisse pas le temps de poursuivre, et enchaine immédiatement en descendant une marche pour venir s’accouder à la balustrade de son escalier : « Mais bien sûr que si, donnez-moi un peu de vos parfums, les plus forts que vous avez. Ceux que l’on prend pour les dessous de bras par exemple, et je vais vous montrer comment faire ». Je ne parviens plus à me concentrer sur les odeurs extravagantes qui filent sous mon nez. Je tente d’appréhender la logique de cette personne qui ne connait du parfum que ce que les films publicitaires diffusés à la télévision démontrent à coups de slogans. Madame Voisine consomme de l’image. Je manipule les odeurs. Madame Voisine campe les deux pieds dans le concret, tandis que je flotte amoureusement au cœur de l’abstraction. Comment lui expliquer en quelques secondes qu’il est impossible de transformer l’égout en bouquet de violettes. Car, finalement une réclame n’offre pas davantage de sursis pour convaincre un consommateur de l’efficacité olfactive d’un produit. Accoudée au garde-fou, son nez froncé par le dégoût, elle me toise narquoise, dans l’attente d’une solution miracle comme à la télé. Agacée, je croise les bras et me dresse, prête à énumérer claironnante les viatiques possibles pour purger, gommer, éradiquer d’un coup de baguette, la puanteur. Je ne suis plus un parfumeur, mais un bonimenteur qui sort de ses manches quelques remèdes: 
- Entonner une comptine ridicule en pulvérisant un aérosol parfumé aux fruits des îles, pour atomiser l’immonde remugle.
- Disposer des éclats de sucre imprégnés d’huiles essentielles, pour circonscrire le hoquet nauséabond. 
- Enflammer un lot de bougies, embraser une série de bâtons d’encens, pour purifier l’atmosphère.
- Déverser un flot de détergents bactéricides, fleurant les bouquets de lavandes, de roses, et autres petites fleurs champêtres afin de camoufler la nocivité des composants chimiques, pour décapiter la source des mauvaises odeurs tel un rince-bouche foudroyant. 
Je vais jusqu’à imaginer, geste désuet, un carré de coton délicat vaporisé d’un nuage de Sent-Bon que Madame Voisine glisserait sous son nez froissé…
À quoi bon.
Mes bras retombent, inutiles, le long de mon corps. J’incline la tête et souris à mon nez. Le remugle est toujours présent. Mystérieux et désinvolte. Libre comme l’air.
«Tout cela dépasse mes compétences, Madame Voisine. Je vais fermer mes fenêtres, vous feriez bien d’en faire autant».
Je rentre chez moi – douce odeur de ma maison- et je la plante, là, sur son balcon, nez pincé au vent offensant.
Bras ballant.







mardi 28 octobre 2014

Pudeur et sentiments

Sur la feuille où je rédige mes essais, les petites annotations au crayon forment une longue dentelle de citations pittoresques. Mon assistante dresse un seul de ses sourcils bruns en découvrant l’ultime griffonnage sous la colonne de chiffre qui ponctue le mélange précédant : « petite culotte sale ». Elle quitte mon bureau sans rien dire, puis, je l’entends s’affairer dans le laboratoire entre la chambre froide et les étagères. Bercée, j’écoute la mélodie paisible des ustensiles en verre qui s’entrechoquent, le son mat du flacon déposé sur la paillasse entre chaque manipulation, le silence, lorsqu’au-dessus du Becher la main libère la minuscule larme de matière prisonnière du compte-goutte, le grognement, enfin, du mécanisme qui enregistre chaque étape de la pesée. Battements familiers qui égrènent mes journées et scandent le travail du parfumeur.
Les mots du parfumeur attrapent des images brutales, souvent impudiques. En notant « petite culotte sale », je ne cherche pas à dépeindre comme un écrivain les courbes d’un corps féminin qui se néglige. Non. Je pointe sans parti pris, du bout du nez, l’association des molécules qui m’empêche d’atteindre cette odeur de galets que je cherche depuis longtemps. Ce matin, je retrousse mes narines, plonge mon nez sous les jupes du parfum et je sens la trainée.
Cette histoire de galets. Je reviens dessus épisodiquement quand il me semble progresser dans l’apprentissage de l’art et la manière de tricoter des odeurs. Je tisse, simplifie puis j’étire l’accord vers des possibles fleuris. Aujourd’hui, dois-je accepter la présence d’un intrus ? Un peu comme ces minuscules étiquettes cartonnées épinglées sur notre vêtement acheté dans une boutique d’une enseigne internationale qui nous explique très gentiment que cet article est fabriqué selon des techniques traditionnelles et qu’il est donc légitime de découvrir des défauts dans la trame, ou des irrégularités dans la couleur, car c’est la garantie d’un produit artisanal authentique. Cette odeur de « petite culotte sale » est peut-être une simple petite bouloche naturelle tout à fait acceptable pour un parfum respectueux d’une tradition offrant à la matière sa liberté d’expression. Une indication de haute qualité tant qu’on y est. D’autant que « petite culotte sale », associé au vestiaire aveugle de la salle de sport du Collège où des générations de filles juste pubères se sont succédé, est finalement une désignation très personnelle qui n’a de référent que dans mon armoire à odeurs, vaste catalogue cérébral alimenté d’anecdotes passées.

Avant même de savoir marcher -- sans doute ai-je fait mes premiers pas avec mon nez -- j’ai compris qu’en matière d’odeurs rien n’est tabou, que tout doit être dit pour être utile à la formule, à la compréhension d’un parfum en devenir. Le parfumeur développe un espace de langage intime alimenté par ses souvenirs. Ces désignations abruptes sont les marques pages d’une histoire olfactive qui permettent d’appréhender l’impalpable, de maitriser l’éphémère, comme on rédige un récit, mot après mot, odeur après odeur, en tapotant sur un clavier ou en tenant son stylo.
J’ai décidé de conserver la « petite culotte sale ». Non pour des raisons d’authenticité ou de marketing artisanal,  mais contrairement à une histoire mise en mots qui paraitrait déplacée et impudique, mon histoire mise en odeur est bien plus pertinente et sentimentale en conservant ce petit bout de tissu froissé. Mon parfum possède du relief, des facettes, et un flou agréable que l’on ne peut pas nommer.
Sans doute, cette petite culotte est-elle passée sous votre nez, et ne l’avez-vous point vu...