lundi 8 février 2010

Toubib

Je ne sais plus du virus ou du microbe.
Nous voilà ma fille et moi à contempler le lino granit, de la salle d’attente d’un cabinet médical, attendant notre tour d’auscultation. Et d’une bénédiction sur ordonnance.
La pièce est à peine meublée. J’énumère deux gigantesques, et terrifiants, canapés en cuir, modèle Anglais à boursouflures matelassés, qui se font face. Une table basse minuscule en verre dépoli et socle en bambou verni, abandonnée dans un angle, sur laquelle s’amoncelle une pile volumineuse de journaux épuisés, dont les nouvelles remontent certainement aux années 90. Quelques jouets décolorés qui trainent pour occuper les petites mains et l’imagination enrhumée des enfants. Un tableau tout moche, rose et jaune, réplique improbable d’un quelconque Renoir, planté au dessus de l’antique cheminée Haussmannienne qui ne tire plus, depuis longtemps. Ce pourrait être n’importe où. Une salle de patience et de miasmes partagés, comme on en rencontre dans chaque ville ou village, certifiée par une odeur reconnaissable entre toutes, qui confirme notre état de mauvaise santé, ou celui de nos proches. A l’époque où j’ai pris ces notes, nous étions en pleine guerre contre la grippe mutante du moment et, dès la cage d’escaliers les relents des désinfectants, effluves amers et piquants, vous happaient entre leur rais invisibles et familier, déclenchant une brusque envie de tourner les talons. Quelques masques chirurgicaux étaient offerts gracieusement à l’entrée, disposés en colonne dans un plateau en métal pour les malades suspects. J’ai faillit en prendre un, pour protéger mon conduit olfactif…
Plusieurs médecins se répartissent l’étage, tandis que les patients partagent une pièce commune. A chaque nouveau venu, c’est l’occasion d’échanger un sourire compatissant, parfois une grimace, suivit d’une toux vite réfrénée, des chuchotements brefs pour tenter de calmer un enfant agité, ou de gros soupir résignés quand le temps devient trop long. Le parfum chaud des antiseptiques virevolte entre nous, fauchant les vilaines humeurs contagieuses échappées de nos corps affaiblis. Je tente d’oublier les lieux, et les personnes présentes. Je me concentre uniquement sur l’odeur. Je ferme les yeux et respire tranquillement les nuées impures. La première image qui me vient à l’esprit est surprenante. Celle de savoureux petits crottins de chèvres toastés, saupoudrés d’herbes aromatiques comme le thym, le serpolet, ou la marjolaine. Seconde image brève et instantanée, celle d’une pizza aux quatre fromages. Dois-je en conclure que mon estomac à une influence sur l’identification des relents toxiques qui circulent sous mon nez ? Pourtant l’heure du déjeuner est encore loin, et mon ventre ne crie pas famine ! L’explication doit être plus subtile. J’essaie de comprendre pourquoi mon cerveau affiche des images de fromage gratiné et d’herbes de Provence, à mon nez ahuri. Progressons plus avant dans le découpage des séquences savoureuses. Je repousse mentalement, genre feuilleton SF de seconde zone, tous les bruits de fonds qui floutent les détails ténus. Exit le relent fade et poussiéreux du sol plastifié, le fumet sucrée des fauteuils en cuir, badigeonnés de la sueur des milliers de générations de malades successifs. Sont également identifiés, puis soustrait du décor ambiant, la mélodie agréable du parfum fleuri aldéhydé porté par cette dame en face de moi et, l’after-shave fougère basique, du monsieur sur ma droite. Je me concentre uniquement sur quelques miasmes, types électrons libres, qui gravitent et s’entrechoquent dans un espace plus large. En quelque sorte, je mets de coté les eaux de toilette dont l’écriture harmonieuse ressemble à une autoroute d’informations, les monuments souvent visités, que sont l’odeur du linoléum et du cuir usé, et j’interroge les fragments insolites, isolés sur les routes de campagnes… Voilà c’est là. Discret mais tenace. Métallique et chaud. Frais et vivifiant. J’identifie les molécules d’eugénol, de menthol et de camphre. Je devine aussi quelques crésols et l’acidité du bicarbonate de soude. Effectivement, je comprends mieux cette tenace caricature décalée, d’une restauration à l’Italienne ! L’eugénol, marque de fabrique des dentistes et désinfectant notoire, évoque l’odeur chaude et fumée du clou de girofle, de certaines charcuteries. Le menthol, provient sans doute de quelques soins dentaires parfumés. Il symbolise le dentifrice, le chewing-gum et la pastille pour la gorge, la fraicheur propre d’un lieu ventilé. Le camphre, petit mais costaud, est l’universel de l’antiseptique naturel pour traiter le rhume, la toux, la crampe, sous la forme de crèmes, d’onguents, de spray, de sirop, bref, tous les moyens mis à notre disposition, pour nettoyer, dégager, ventiler notre tuyauterie buccale et nasale, ou réchauffer nos muscles engourdis. C’est également, un élément indispensable de la fiche d’identité de la plupart des herbes aromatiques et épices. Le crésol est un ami qui vous veut du bien, même si son parfum laisse perplexe. Odeur de cambouis, de carbonisé, de cirage, de chien mouillé, de graisse pour les cuirs, de crotte de mouton, de goudron….une odeur noire et or, car séduisante également. Elle provient certainement des savons bactéricides employés pour assainir les sols, et les instruments de travails qui ne nécessitent pas une stérilisation. Certains antiseptiques non alcoolisés possèdent également cet étrange remugle à la fois cracra et fruité, de miel de forêt tiédit. Le bicarbonate de soude se rapproche de l’odeur aigrelette du fromage fondu : mélange de sueur un peu acide, légèrement salé et, peau d’anim,al avec de longs poils. Voilà comment un parfumeur envisage une pizza aux herbes aromatique et fromages variés. Je vous l’accorde en l’état, débité en miettes olfactives, cela n’a rien de bien appétissant !
Mais pour un lieu dédié aux malades en demeure je trouve que ce n’est pas trop mal…distrayant en tout cas.
La porte s’ouvre et le nez du médecin apparait, souriant et interrogatif. Nous nous levons prestement ma fille et moi, tandis que je rassemble nos affaires. J'abandonne la pizzeria derrière nous, et franchis une nouvelle démarcation parfumée composée de poudre à récurer, de solvant, de plastique chaud et d’arôme de fraise tagada. Bof. Mais je ne peux en dire plus, car le médecin passe à l’action et je dois me concentrer sur des explications beaucoup plus pragmatiques.

vendredi 29 janvier 2010

Boîte à crayons

Depuis ma douce enfance (oui, oui, forcément notre enfance est douce et tendre en général), j’ai le désir d’une boîte à crayons. Mais pas n’importe laquelle.
Tout d’abord elle est très belle. Longue. Rectangulaire. En métal, avec sur son couvercle une magnifique photo d’une montagne Suisse célèbre, dont je ne me rappelle plus le nom. C’est étrange comme les superlatifs viennent à la bouche des enfants, quand ils souhaitent viscéralement posséder un truc super top génial délirant qu’un adulte n’a pas idée !
Bref, cette montagne, je ne sais par quel hasard d’érosion, s’est prit un coup de rabot sur le nez. De beaux alpages l’entourent comme un ravissant collier émeraude. Quelques chalets en bois. En tendant l’oreille je pouvais même entendre les grosses cloches des vaches paisibles, tintinnabuler dans les prés en contrebas. Non, je n’ai jamais aperçu la marmotte et son papier d’aluminium…ni le chocolat, hélas. Cependant, nez collé à la vitrine du magasin, j’admirai les innombrables nuances de couleurs de ces merveilleux crayons. Baguettes magiques du dessein. Caducée miraculeux de l’inspiration et de l’imagination débridée.
C’est certain, les plus extraordinaires paysages seraient sortis de mes doigts, par le truchement de ces plus beaux crayons de l’univers entier ! Combien de sujets j’ai croqué en rêvant sur cette boîte, combien de gestes déliés j’ai accomplis crayons-de-cette-boîte, à la main. Et couronnement de mes aspirations les plus audacieuses, je m’imaginais choisissant un pinceau, affûté comme une épine, que j’humectais de quelques gouttes d’eau et, sous la trace humide, les hachures du crayon se transformaient comme par enchantement, en flaques de couleurs, en nuages évanescents, en filaments de soie…
Des crayons capables de se diluer à l’eau. Des « transformers » sans fusés, ni écrous, pour le doux et paisible bonheur de jouer à l’aquarelle. C’était peut être cela le danger. Chambouler ma chambre en patinoire ?! Encourager la performance créative des enfants rencontre certaines limites, comme le désir d’éviter un dégât des eaux et jouets, dans la chambre que je partageai avec mon frère, mécano du légo. La boîte-à-crayons est restée, toujours sagement, dans sa vitrine.
Les années sont passées. Je suis une grande fille maintenant. Et la semaine dernière, en veine d’inventivité, j'ai flâné au BHV, dans le rayon papiers, cahiers, stylos, peintures. Pour le plaisir de déambuler, et d’imaginer tout ce que je ne ferai pas. Faute de temps, de talents, et de places pour stocker tout ce fourbis ! Puis je suis tombée nez à nez avec, ma-boite-à-crayons. Elle n’a pas changée. Toujours la même photo carte postale de la Suisse en chocolat ! J’ai pris la plus grosse boîte entre mes mains, heureuse, et percutée par tout un tas de souvenirs agréables. Je l’ai retournée, et j’ai compris en regardant son dos offert, pourquoi mes parents n’avaient jamais franchis le pas : gloup ! Fichtre, mais c’est terriblement très cher !! Tien, l’emploi des superlatifs glisse sur de nouveaux sujets de préoccupation avec l’âge adulte.
Mais voilà. J’ai franchi un petit pas.
J’écris ces quelques lignes, le nez posé avec un bonheur de petite fille sur ma petite-boite-à-18-crayons Caran d’Ache.
Et j’ai découvert un cadeau inattendu : l’odeur des couleurs.
Grasse et boisée.
Amère et granuleuse.
Effluve savoureux, sensuel, masculin, étrangement fruité (entre la pêche jaune et la framboise) et pourtant âpre, du bois de Cèdre dont sont élaborés les crayons.
Odeur complexe des pigments colorés, où je perçois une pointe de piment d’Espelette et, un arôme d’huile d’olive fleurie, très légèrement salé.
Remugle métallique à peine acide, de la boîte
...aucune trace de chocolat.

jeudi 21 janvier 2010

Mouillette Géante

J’ai pour habitude d’écouter le babillage des parfums sur ma peau. Le moment venu, lorsque je souhaite prêter une narine attentive, je choisi de parfumer le creux de ma nuque. Petit sillon chaleureux près des cheveux, qui profite d’une situation unique, car je ne peux y poser mon nez. Comme cela, je perçois clairement l’aura. J’appréhende librement les nuances ondoyantes, une possible linéarité ennuyeuse, où la présence de « couacs » désagréables. Tout un sillage...
En général j’utilise ce moyen pour examiner mes derniers essais les plus accomplis, ou encore, un parfum du marché que je souhaite comprendre. Curiosité d’éternelle étudiante. Le petit bout de papier buvard que nous utilisons pour sentir nos essais quotidiens, ou que nous trouvons désormais, à disposition dans les boutiques pour apprécier, sans polluer nos poignets, plus de parfums que nous ne pouvons en mémoriser, n’est pas suffisant pour saisir la matière vivante d’un parfum. La chaleur corporelle est nécessaire, et l’alchimie de la peau également.
Je me transforme donc parfois, en mouillette géante.
Ce jour donc, je vaporise joyeusement et généreusement, un de mes tout derniers essais puis, dans la foulé, je prends le métro, direction bercail. J’emporte mes devoirs à la maison.
Le parfum m’enveloppe chaleureusement, comme une étole vaporeuse nouée autour de mes épaules. Les premiers instants m’offrent la sensation que l’effluve grince encore un peu sur les bords. Je devine un souffle d’anis grassouillet qui l’empêche de s’épanouir tout à fait. Le caractère floral demeure encore enroulé sur lui-même, mais je reconnais qu’il possède plus d’éclat et de complexité que lors des esquisses précédentes. Je vais entreprendre un peu de ménage dans ma formule. Vérifier si tous les matériaux sont absolument indispensables. S’il n’y a pas redondance ou, quelques conflits inutiles à atténuer, voir à éliminer. Tandis que je me dirige vers l’accès du métro, je découvre une brèche particulièrement rêche, mais je constate également de la présence, du caractère. Et quelle puissance ! C’est une bombe !! Je suis ravie, car s’il est un critère indispensable sur lequel « on » insiste constamment, c’est bien, de l’ampleur de la bestiole. Au point que, tandis que je me glisse dans la rame et trouve un petit espace où me tenir, j’entends dans les secondes qui suivent, juste derrière moi, une jeune fille toussoter ! Certainement une coïncidence. Elle doit être enrhumée. Sans plus y prêter attention je retourne à ma bulle olfactive, et poursuis mon évaluation personnelle. « Ce truc nécessite d'être diminué, ce machin me gêne, là je vois un trou, je pense étirer la formule par là, et raboter cette arrête trop visible »….. La toux légère reprend discrètement. Je note qu’elle ne sonne pas comme une gêne grippale, mais plutôt comme un signal chuintant d’avertissement outré. Je me tourne vers le petit bruit de souris misérable et, découvre une jolie jeune fille brune qui m’ offre une mine lèvre pincée, nez retroussé. Je croise brièvement un regard sombre, un front buté. Le train s’arrête. Le mouvement de va et vient des voyageurs s’amorce naturellement et, ma brune délicate, en profite pour se détourner et glisser deux personnes plus loin. Je comprends instinctivement que mon odeur dérange, que j’ai déclenché chez cette inconnue un imperieux besoin de fuite, d’éloignement, et surtout, une soudaine contrariété. Pas de mots échangés, simplement la sentence d’un déplacement fluide, efficace. Une glissade à peine visible.
Bon.
Voilà que j’ai le moral en berne maintenant. Mon parfum s’avère être un répulsif, source d’allergies irrépressibles ! Je désirais réaliser une œuvre élégante, puissante et sereine, et me voilà avec un parfum coup de poing, qui assomme mes voisins ! Car je constate que d’autres personnes, piquent du nez discrètement dans leurs écharpes, ou détournent discrètement le visage vers le courant d’air frais qui circule dans la travée. L’arroseur arrosé. C’est moi. Et je ne sais plus où me mettre. J’en conclu, qu’à m’acharner exclusivement à gagner le sommet de la puissance, j’ai négligé le simple plaisir de la promenade. Demain, je retourne à ma formule et je lui permettrai de s’adonner à la paresse, je trouverai le moyen de la faire fredonner, et je laisserai les matériaux musarder librement. Lâcher prise, admettre un certain désordre et discerner dans tout ce brouhaha, si je peux toucher du nez, l’évidence. Un chuchotement maladroit qu’il me faudra sereinement modeler et, révéler en prenant le temps nécessaire.
Dans quelques jours, ou quelques semaines, je reprendrai le métro, déguisée en mouillette géante à nouveau, avec ma tentative n° … et plutôt que d’écouter mon atmosphère, je m’attarderai dans l’étude du comportement des personnes alentours. Si les corps oscillent comme d’habitude sous le roulis de la rame, demeurent indifférents aux bousculades inévitables et, si les traits des visages conservent une expression terne et résignée, je pourrais en conclure que mon parfum est sans heurt. Mais peut être sans saveur ?! Prochaine étape : vérifier l’équilibre sonore et la justesse de la mélodie, en transformant mes ami(e)s proches en mouillettes géantes. Je les suivrai à la trace, en aveugle, narines déployées…c’est beau l’amitié !
Pour Patrick, Virginie(s), Carsten, Natacha, Raphaële et j'en oublie certainement, qui ont accepté bien gentiment de se transformer en papier buvard ! Un grand merci, car grâce à vous, "l'art" a progressé et j'ai heureusement découvert de beaux loupés !!