dimanche 29 mai 2016

Train n°grève et libre pensées

Grève SNCF et tribulations olfactives.
En gare de Marseille, je soupire, car nous sommes bien loin de notre destination.
Voiture 5, étage inférieur ras des rails, place 13. J’ai de la chance, je suis assise dans le sens de la marche et j’ai un petit peu de place pour mes jambes. Le train est bondé et de nombreuses personnes demeureront debout durant les cinq heures de trajet, ou assises de guingois sur leurs valises au détour des couloirs d’accès et des escaliers qui mènent aux étages supérieurs. Rarement, je me suis retrouvé au cœur d’un tel maelstrom odorant. Porte du compartiment close, l’air fonctionne en circuit fermé. Chaleur, humidité et odeurs en rotation permanente, comme enfournée dans un sac de couchage, capuche sur le visage. Parfois, un filet de climatisation picote ma narine droite, tandis que la gauche poursuit l’examen des molécules pertinentes de l’eau de toilette de ma voisine. Caricature de la féminité parfumée d'aujourd'hui. Crinoline, bonnet G et broderies floquées, manches gigot et traine aussi longue que celle de Lady Di le jour de son mariage. Côté droit de ma narine lorsque la clim offre un trou d’air, un homme parfumé se dresse dans toute sa verticalité. Point de jeux de mots scabreux, mais une scénographie olfactive, délibérément matérialisée par les concepteurs d’odeurs. Le parfum masculin se caractérise par une concentration de matières premières aux effluves raides et pointus. Le parfum féminin, par une accumulation de matières premières aux accents ronds et moelleux. Une barre. Un cercle.
Lorsque j’appréhende une formule commerciale, je débute par un assemblage de matériaux odorants asexués, éprouvés depuis plusieurs générations de succès commerciaux pour leur puissance, leur stabilité et leur rémanence. Puis à un moment donné, un embranchement se dessine. À gauche, strate par strate j’emboîte des matières poudrées et huileuses, sucrées de préférence, et le parfum bascule dans une féminité doucereuse. À droite, hachures et gros pattés bien carrés, à l’aide de matières sèches et rigides, l’érection surgit. L’une déborde. L’autre bombarde. Puissance identique. Discours différent.
Mais, c’est une chose étrange de tomber nez à nez systématiquement sur les dissertations publicitaires qui prônent une apologie du droit à l’individualité, quand le modèle olfactif de la féminité et de la masculinité est circonscrit à deux pyramides olfactives, convenues et réactionnaires. 
Tyrannie du genre…
Ah, mais, je ne peux pas écrire de telle manière….Je me tire dans les pattes,  je crache dans la soupe. Ensuite, plus de clients, plus de parfums, et je suis bien embêtée.
Sinon, j’accepte avec lucidité le fait évident que je fais partie d’un système économique presque pas tout à fait parfait (ce n’est pas la première fois que cela arrive dans l’Histoire du monde des humains, et on a vu bien pire !), car je suis un être social qui doit gagner son pain quotidien, et j’écris des formules comme un nègre des compliments, et parfois, car notre système est libre, ouf !, je transgresse, et j’offre en partage à celles ou ceux qui souhaitent humer dans une autre direction, une autre vision.
Mon train n° grève, lui ne se prend pas la tête. Il reste bien agrippé à ces rails, et m’emporte avec retard direction la capitale. Tout comme je peux bien grommeler de temps en temps, et faire ma bégueule, mais bon, zou, faut bien que j’avance.



samedi 14 mai 2016

Au train où vont les avions….

J’ai troqué le pet d’avion contre l’haleine du train.
C’est étrange, comme chaque déplacement en transport est marqué au coin d’une étiquette. Comme le linge qui nous informe de la composition et de la température pour un lavage en machine.
Ne vous méprenez pas. Ce n’est point l’odeur de l’avion qui a fini par me rebuter, mais la difficulté de s’envoyer en l’air. Depuis ce triste 11 septembre, le trafic aérien obéit à une longue chaîne cérémoniale. L’émotion du voyage, de l’évasion, d’une fuite en toute liberté a disparu au profit d’une succession de portails où est vérifié le contenu de votre valise, de votre corps, et en option, des semelles de vos chaussures. Au début, solidaire de la peur et de la précaution utile, j’ai accepté de réduire ma trousse de toilette au minimum indispensable. J’ai transvasé et déplacé les liquides dans de petits flacons et de petites fioles. Je trouvais quelques plaisirs à humer mes cosmétiques pendant ce trafic de fluides. Le temps passant, tout ce manège a fini par le lasser, me peser. J’ai jeté l’éponge le jour où un petit pot de miel de lavande - il dépassait le seuil fatal des 100 ml- récolté non loin de mon village a disparu dans le grand exterminateur des corps suspects. J’emportais ce pot, minuscule cadeau, pour l’offrir à des amies parfumeurs. Je souhaitais que nous dégustions ensemble un coin de bleu, le crissement des cigales et des barres de  fleurs aériennes. Je suis arrivée à Paris le cœur gros, le nez sec et les mains vides. Je ne pardonne aux terroristes ni les morts ni ces minuscules frustrations. Mutinerie chimérique j’ai abandonné coucou pour tortillard.
Le train ralentit, s’arrête dans un immense et long mouvement de freins sonore, plie le col devant les voyageurs qui patientent. En voiture Simone. Tout le monde arrache son lourd bagage à l’asphalte des quais, miel et flacons de shampooing, peu importe, et grimpe à bord. Chacun s’installe comme à la maison. Sandwichs, tablettes, et magazines. Car il faut bien tenir plusieurs heures ! Manque de bol, je suis coincée entre la fenêtre et un gros homme. Il se penche par-dessus moi, odeur de ses aisselles, cumin-déo-musc-dihydromyrcenol, puis de son pull, poulet-frites-haricots verts, et suspend sa veste au portemanteau. Je ne vois plus ni la mer ni le ciel. Les miasmes de son blouson créent un paysage déroutant. Bureau. Photocopieuse. Fumeur. Pastis. Troquet. Hiver comme été. Comment exprimer ce que je suis incapable de lui dire : pourriez-vous s’il vous plait, déplacer votre blouson ? Alors je me réfugie dans le coin des timides courageux et des silencieux pugnaces : l’écriture. Tandis qu’il visionne pépère son film, je rédige cette chronique et je me sens bien. J’ai le sourire, le train traverse les campagnes, file vers Paris. Je n’en verrai goutte, ce qui n’est pas bien grave, car mon imaginaire comble les manques et mon nez s’amuse à découvrir cet homme, qui ne m’est rien sauf un parfum de quotidien.









vendredi 29 avril 2016

Point du jour

Premières odeurs. Enfance de l’art, c’est la naissance du jour.
Chaque matin, lorsque je quitte mon foyer, j’hume la lumière. Un livre s’ouvre, une nouvelle histoire et je me glisse entre les pages.
Dès l’automne, sous les mailles du vent qui colporte une brassée de signaux odorants mouillés salés, mon nez balance entre champs et cités. Odeurs de papier mâché, d’épinards en boite, de miel de châtaigner, de champignon, ou de toile de jute forment une trame commune, déjà paresseuse.
L’hiver, mon nez se recroqueville comme escargot dans sa coquille. C’est froid, ça pince et je ne sens plus rien ! J’enveloppe un instant mon nez au creux de la main, je souffle et réchauffe mes narines qui acceptent de se dilater. Inspiration. Vanne ouverte, circuits au taquet, je renifle longuement et j’analyse le temps qu’il fait. Froid c’est certain, mais au-delà du seuil inhospitalier, la découverte de minuscules odeurs délicates, timides. En ville, la fragrance est douce et fleure bon la farine minérale : un reliquat de cendre, de sciure de bois mouillé et l’amertume du bitume. À la campagne, l’haleine lourde et inerte de la terre, plombée par l’humidité glacée, abandonne des effluves grossiers de bouchon de liège, d’huile de noix rance et quelque chose comme de la nicotine.
Au printemps, la ville dès l’aube n’est plus que pollen et histoire d’eau. Sec, mouillé, fané, décomposé ! Refrain d’une comptine bon enfant qui nous entraine dans une ronde de parfums simples et rassurants : miel anisé, concombre croquant, flocons d’avoine doux, zeste de pamplemousse, pâte de coing, gousses de cardamome…à la campagne, c’est un tourbillon de flèches acérées, aux saveurs de poivre long, de résines âpres et de jus d’herbes, emmailloté de particules douceâtres et entêtantes. Un grain de folie, touffu, frisquet parfois, et mon nez, petite bête, ne sait plus où donner de la tête !
Au cœur de l’été, la matière s’ébroue dès le lever du soleil. C’est le moment que je préfère. L’air autour de moi est comme en apnée. Il s’échappe des sols et de la végétation un murmure paisible, un babillage désinvolte, avant le grand barouf et les hurlements stridents qui fusent lorsque la chaleur est au zénith. La ville conserve entre bitume et pavés un reste de la fournaise de la veille et libère dès le passage du service de nettoyage quelques relents sucrés et humides. Une odeur de caoutchouc caramélisé, de craie mouillée et de brins d’herbes écrasées, m’accompagne jusqu’à l’entrée du métro. Ensuite, c’est une autre histoire…. À la campagne, les parfums de l’aube manquent de saveurs. Je m’impatiente. À l’inverse de la ville, j’aimerai donner un grand coup de pied dans la pelote d’odeurs serrée, serrée, sur ces secrets ! Je baigne tout simplement dans mon quotidien : en ville je travaille, ne m’embêtez pas, à la campagne c’est les vacances, lâchez tout !

Au fil des saisons, la nature partage ses humeurs au point du jour.
J’inhale sans lassitude les grandes lignes d’une ossature aromatique maintes fois assimilée. Parfois, lors de mes déplacements, je croise quelques nuances. Des instantanés fugaces et volatiles, mosaïque d’ornements fragiles. Difficile à décrire, même pour un parfumeur, car ces signaux épars disparaissent aussitôt happées, et mon cerveau ne prends pas toujours le temps de trier et classifier. L’information glisse, puis disparait entre trois plis cervicaux, sans réelle prise de conscience. Pourtant, à ma demande, une petite loupiote odorante peut scintiller dans un coin de ma mémoire et l’associer à un lieu familier sous la forme d’un code extrêmement simple : une couleur-une molécule.
New York: bleu, crésol
Paris: Rose, orivone
Berlin: Gris, evernyl 
Genève: vert, aldéhyde cyclamen
Holzminden: jaune, isobutyl quinoléine
Italie: brun, butyrate de DMBC
Laos : orange pâle, filbertone.

....Cartes postales olfactives formulées dès potron-minet.



Le coin des nez curieux
Crésol: odeur noire, âcre, de bitume, légèrement sucrée et résinée
Orivone: belle odeur de farine, de polenta, de céréales et de graines de lin
Evernyl : la mousse d'arbre artificielle: sèche, sensuelle et sablonneuse
Aldehyde cyclamen: froide,mouillée et éclatante comme les premières pousses après le gel.
Isobutyl quinoléine: poivré froid, silex, légumes secs, rouille
Butyrate de DMBC: fruits mâchés, bois mouillé, cyprès, mousse tendre
Filbertone: fruits sec, ail, riz, farine de châtaigne, poisson blanc.