mardi 9 février 2016

L’arbre kipu

La nature est bien faite. Pourtant, parfois j’ai un doute…
Promenade paisible en ce début d’hiver doux et gris. De ce gris parisien qui absorbe la lumière et floute les paysages. Une amie romantique m’a donné rendez-vous pour déjeuner dans une guinguette épinglée sur une île minuscule qui orne un des étangs du Bois de Boulogne. Pour s’y rendre, il faut prendre un bac à la manière d’autrefois.  Je longe les bords de l’eau où barbotent canards et mouettes pour atteindre le ponton et comme souvent lorsque je flâne, je me raconte des histoires. Je m’imagine en robe à tournure et joli bibi posé sur mes cheveux crêpés chignon, une ombrelle au bout des doigts, des enfants en tenus de marin d’eau douce courant après des cerceaux. Toute la caricature d’un temps révolue. C’est curieux comme lorsque l’on rêvasse « au temps jadis », on se représente toujours  en costume chic plutôt qu’en costard prolo ! Quand soudain, une violente odeur de fin de soirée bien arrosée régurgitée sur le trottoir envoie valser mon ombrelle et mes visions de Belle-Epoque. Pamplemousse pourri. Poubelle éventrée. Queue-de-renard. Beurre momifié.  Décalage puissant entre le remugle épouvantable qui attaque mes neurones et le cadre idyllique où je me trouve. Évidemment, je marque l’arrêt : corps immobile, narine frémissante, je cherche l’origine du relent. Je commence à avoir des doutes sérieux sur le menu des réjouissances du restaurant. À moins que ce ne soit le mal de transport : le radeau balloté sur l’étang ? Je ne remarque aucun vestige en forme d’étoile sur le sol, ni monticule de déchets suspects aux alentours. J’en suis là de mes réflexions décousues lorsque l’homme du bac me lance aimablement.
-         -Ce n’est pas au sol
-        - Pardon ?
-        - Vous cherchez au mauvais endroit, c’est plus haut.
Réflexe idiot, je lève la tête sans comprendre. Regard bovin et nez perdu. La ramure de plusieurs arbres dépouillés de leurs feuilles forme justement une ombrelle au-dessus de nous. Mais je remarque également un arbre long et maigre dont les branches fines ploient sous un nombre invraisemblable de minuscules fruits en grappe. Sous la lumière tamisée de ce jour de décembre, ils semblent duveteux et d’un joli or mat.
-        -C’est ce truc-là qui fouette ! M’explique le batelier. Chaque année en cette période c’est une véritable infection. Et en plus quand ça tombe, vaut mieux ne pas se trouver en dessous…
Je comprends enfin qu’il me désigne les jolis petits fruits dorés d’un arbre que je suis incapable d’identifier. Jusqu’à ce jour, j’ignorais que la nature pouvait créer une telle puanteur qui résume de manière aussi pertinente le vaste panel des alarmes olfactives pour nous éviter une intoxication alimentaire. En comparaison, le Durian, ce fameux fruit asiatique à l’écorce de hérisson qui évoque un munster oublié sur une étagère, ou un lot de chaussettes en troisième mi-temps, me parait sympathique et gourmand…
Ce fruit charmant est en fait un ovule qui à l’automne se ratatine et laisse échapper, depuis ses rides et ridules, des molécules d’acide butanoïque. Seul l’arbre femelle fouette du bec.
Au printemps, l’arbre est séduisant avec ses feuilles délicates en forme d’éventail qui bruissent au moindre souffle de vent. Il se pare d’une jolie teinte curcuma à l’automne. Naturalisé en Chine, on le nomme l’arbre aux mille écus, car dès l’hiver, un tapis d’or émaille le sol à son pied. C’est une espèce fossile, plus ancienne que notre monde. Qui résiste à toutes les pollutions, même atomiques. On peut admirer un très vieux tronc mâle et noueux aux Jardins des Plantes à Paris, dont la bouture a été enfouie vers 1811 par des botanistes passionnés. Le plus vieil arbre pousse racine sur un campus universitaire au Japon, depuis plus de 1200 ans.
La nature est bien faite : le Ginkgo biloba possède la meilleure des armures ou le charme le plus puissant : un parfum rebutant.






jeudi 28 janvier 2016

Prière du parfumeur

Les souvenirs ont la peau dure. La mémoire arrondit les angles.
Un café sur la place Charles de Gaulle dans un petit village du sud de la France, semblable à une carte postale de bonne humeur et de tradition préservée. Fin de repas, ma fille déguste enfin la glace qu’elle réclame depuis le début de notre déjeuner en famille. Un sorbet aux couleurs vives. Une drôle d’odeur. Je me retiens d’arracher la glace des mains de ma petite puce pour renifler et décortiquer les étranges relents, car je ne veux pas passer pour une mauvaise mère submergée par ses instincts de parfumeur. Je me rabats sur le papier d’emballage, pointe le nez sur les gouttes de sirop et grimace de dégoût. Je ressens pourtant un drôle bien-être. Je suis parfumeur. Mon nez réclame de l’objectivité. Mais devant ces molécules biscornues j’enfourche mon petit vélo, fuit toute raison, et soudain mes tripes remplacent ma matière grise. Voilà que mon corps se transforme en champs de bataille ! Cœur vs Tête. Un dialogue improbable dont je suis le témoin impuissant où s’enchainent images du passé et réponse d’expert.
-        -  Oh ! ça me rappelle un truc là !
-       -  Vouiii, ce sont des nitriles, du citralva, des éclats cinnamiques, du limonène, des miettes de souffre et une grosse louche de pinène. Hop ! dans la boite !
-         -  Non, non, c’est bien plus vaste…
-         - Un mélange totalement artificiel et chimique.
-         - C’est la réalité, mon enfance, et puis plus tard aussi. C’était bon et rassurant.
-        -  Non, c’est infect, comment peut-on proposer ça aux enfants ?
-        -  Mais moi, enfant, je baignais dedans.
-        -  Tu ne le mangeais pas, si ?
-         -  Non, c’est autre chose, mais je ne sais plus.
-       - Ah, ah ! je vais plus vite que toi. J’ai tout trouvé, classé et éliminé illico. Association de molécules sans intérêt artistique. …Ni gustatif. Voilà !
-        - Je ne peux pas te laisser dire ça. Attends un peu, je jette un nouveau coup de nez, je dois remettre la main sur ce souvenir.
-     -  Hors de question! C’est dégueulasse ce truc, ma mémoire refuse de s’encombrer. Pas utile pour mon métier
-        - Voilà ! J’y suis !! Tu vois ? Soulève la vieille poussière entre tes méninges et regarde, c’est chouette non ? Ça parle de nous, lorsque nous étions candides, sans tiroir ni mémoire.

Mon cerveau cesse de pédaler et de chercher, mon cœur mollit et enfle librement. La tension se relâche. Moment de réconciliation offert par un étui à glaçon aromatisé, meilleur qu’une blague Carambar, je retrace le fumet des usines de parfumerie. Manifestation d’un savoir-faire immatériel qui  s’échappait des salles de production et de mélange, maculait les fûts et les extracteurs, imprégnait depuis des décennies en couches successives les murs, les sols et les machines, et parfumait à chaque renouvellement de générations, les vêtements, les cheveux et la peau. L’odeur varie  imperceptiblement suivant les saisons, les époques et les modes ou les lieux géographiques. Mais le cœur de formule --la racine fondamentale--l’ADN olfactif-- demeure une constante depuis ma plus tendre enfance, quelle que soit l’usine dans laquelle j’ai mené mes jeans d’écolière, d’étudiante ou de parfumeur. À Grasse, à Genève, à Holzminden ou aux États-Unis. Une mélasse étrange sans queue ni tête. Un tricot douteux, poisseux, de molécules artificielles et de matières nobles naturelles. Une signature olfactive puissante, qui rebute ceux qui la découvrent, mais agit comme un baume nostalgique sur la mémoire des parfumeurs d’usine. À plus petite échelle, on la retrouve en fin de journée dans les poubelles des laborantines qui ont pesé les formules de leurs parfumeurs : pipettes usagées, papiers imprégnés, flacons souillés…

C’est une odeur que je ne mangerai pas.
Une composition que je n’emprisonnerai pas dans un flacon.

Mais j’aime y broyer ma mémoire, m’imprégner de son souvenir, pour me réconcilier avec mes origines. Retrouver cette époque révolue où les minuscules flacons d’essais qui traînaient chez nous et chez mon grand-père, dessinaient des paysages savoureux, des univers incompréhensibles et pourtant séduisants. Nez naïf je me contentais d’apprécier ou de grimacer, mais je ne découpais pas encore tout en rondelles à chaque sursaut d’évaporation. Je ne cherchais pas tirer les vers du nez du mélange, à élucider le pourquoi/comment. Pas de tiroir. Pas d’étiquette. Pas de classification ni de jugement. Prendre comme ça vient et tant pis pour demain !
Il existe mille et une façons de prendre un coup de vieux. Pour un nez, c’est lorsque le métier prend le pas sur la spontanéité. L’univers qui nous entoure devient alors une source systématique d’informations élémentaires, désincarnées, exploitables. Identifié. Étiqueté. Mâchouillé et Classé.
J’accepte les rides, l’affaissement de mon visage, la dégringolade de mes fesses, la mollesse de mes bras. Pas toujours avec le sourire. Souvent avec un soupir. Mais bon, tant pis, tant pis, j’irais en boutique, et je réglerai le problème avec un cosméto placebo.
Mais s’you plait, que mes souvenirs demeurent. Que ma mémoire n’arrondisse pas les angles. Que ma tête et mon cœur œuvrent toujours de concert afin que régulièrement, je trouve le désir, le courage, de faire sauter mes classifications !
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vendredi 22 janvier 2016

Les recettes de Madame Nitouche n°1

Ben vl’à que ça ne me rajeunit pas ….Le retour de Madame Nitouche !
Petit coup de vieux. Je vais vous conter l’époque des premiers échanges de mails entre collègues d’une même société. Aujourd’hui cela parait aller de soi, mais de mon temps, au début des années quatre-vingt-dix, le maniement d’une boite mail pour distribuer l’information au sein d’une entreprise était relativement nouveau. Bien évidemment, l’utilisation à des fins uniquement professionnelles a été bien vite oubliée et détournée. Nous étions quelques ami(e)s, collègues et apprentis, éparpillés aux quatre coins de la planète, et soudain nous pouvions communiquer à la seconde sans donner le sentiment de perdre notre temps au téléphone. On tapotait sur un clavier…donc on travaillait, non ? Parfumeur en devenir, je supportais difficilement l’esprit de compétition exigée au sein des équipes, mais j’en acceptais les règles, car j’étais ambitieuse. L’écriture est rapidement devenue une solution pour relâcher la pression, détourner les angoisses de la feuille blanche, exprimer le plaisir simple des odeurs, d'une forme de créativité hors clous. J’ai commencé à échanger cuisine avec mes ami(e)s expatriés afin de nous donner l’illusion bienveillante que nous nous retrouvions autour d’un plat pour bavarder de tout et de rien, et surtout pas des projets que nous devions à tout prix remporter ! J’ai imaginé et écrit de nombreuses recettes dont l’héroïne, à laquelle j’avais donné les formes et le caractère de Maïté, expliquait  l’art et la manière de concocter de bons petits plats puisés dans mon quotidien de ménagère trentenaire: « les recettes de Madame Nitouche, Reine de Bouche ».

En cette nouvelle année, afin de varier le menu des chroniques olfactives, je vous propose de découvrir quelques recettes de cuisine entre deux histoires de formule de shampooing. Je n’ai pas la prétention d’être une grande cuisinière, mais une remarque récente de mes enfants, me laisse à penser que je cuisine comme je crée mes parfums : je farfouille sur les étagères, je tâtonne et trouve un accord plaisant, mais parfois, je me plante joliment ! Ces derniers se plaignent donc très gentiment que je ne réalise jamais deux fois le même plat. Aussi, ai-je imaginé que lorsque l’un d’eux s’avère n'être pas trop mal, je pourrais l’offrir en partage….et en conserver une trace.

Madame Nitouche n°1 :  Omelette d’asperges vertes, parfumée au sumac

Le marché :
-    -Une botte d’asperges vertes fraiche, ou un sachet d’asperges vertes congelées, ou une poignée d’asperges sauvages glanées au printemps au bord des routes de campagne.
-     -Deux œufs par personnes + 1 pour la poêle (comme pour une théière, les Anglo-saxons comprendront)
-         -Une cuillère à soupe de crème entière fluide ou deux cuillères à soupe de lait frais entier
-        - Une dose de beurre (tablette individuelle de 12gr)
-        - Une belle poignée de parmesan fraichement gratté
-        - Une grosse pincée de sumac

La Manière :
Préparez les asperges :
               Fraiches : coupez la fin des tiges un peu dures et faites les cuire à la vapeur « al dente »
           Congelées : placez les asperges directement dans le panier vapeur, et faire cuire selon les instructions, moins trois minutes pour la cuisson « al dente ».
               Sauvages : rincez et réservez. Pas de précuisson.

Dans une grande poêle, déposez le beurre et laissez fondre paisiblement. Pendant ce temps, préparez les œufs :
Dans un grand bol ou un saladier, fouettez énergiquement ou pas les œufs. Tout dépend de vos goûts. Personnellement j’apprécie une omelette dont les œufs sont fouettés jusqu’à faire un peu de mousse sur les bords du bol.
Ajoutez la crème liquide ou le lait frais, fouettez à peine et versez le mélange dans la poêle chaude.
Ajoutez les asperges, comme des sardines dans une boite.
Attendez que l’œuf soit légèrement saisi sur les bords puis diminuez le feu. L’omelette doit cuire très doucement, sans qu’on l’agace ! Le but est que le beurre ne brûle pas et que les œufs ne soient pas remués. L’odeur doit demeurer fleurie, onctueuse, faire penser un petit peu à des fruits secs et à de l’herbe fraichement coupée.
Saupoudrez de parmesan.
Arrêter la cuisson quand le parmesan a disparu fondu, mais qu’au centre de la poêle l’omelette ne soit pas tout à fait cuite. La cuisson s’achève doucement avec la chaleur radiante.
Saupoudrez de sumac et servez aussitôt. Avec une salade verte, parfumée à l’huile de noisette par exemple.

Dans la tête du parfumeur :

Ce plat possède une magnifique odeur de jacinthe quand il roussit doucement à faible température.
L’asperge, verte et amère, se mêle au parfum musqué de l’œuf et crée la note fleurie. Ce n’est pas le cas, si le plat est préparé avec des asperges blanches.
Le beurre et l’œuf offrent une combinaison caramélisée, pralinée, propre à faire saliver nos papilles
Le parmesan est un exhausteur de goût naturel, il évite d’ajouter du sel.
Le sumac est un produit magnifique : à la fois boisé et aigrelet, il donne un coup de nerfs et diminue l’effet « poudré » un peu gnangan des œufs.

Bon appétit !

PS1: le sumac est une épice aux reflets auburn et provient d'un arbuste qui pousse au moyen-orient et dont on utilise les baies séchées puis broyées.
PS2: clin d’œil à tous ceux et celles qui ne trouvaient pas les ingrédients "parisiens" à Holz-City, nécessaires pour réaliser les recettes de Madame Nitouche...