jeudi 28 janvier 2016

Prière du parfumeur

Les souvenirs ont la peau dure. La mémoire arrondit les angles.
Un café sur la place Charles de Gaulle dans un petit village du sud de la France, semblable à une carte postale de bonne humeur et de tradition préservée. Fin de repas, ma fille déguste enfin la glace qu’elle réclame depuis le début de notre déjeuner en famille. Un sorbet aux couleurs vives. Une drôle d’odeur. Je me retiens d’arracher la glace des mains de ma petite puce pour renifler et décortiquer les étranges relents, car je ne veux pas passer pour une mauvaise mère submergée par ses instincts de parfumeur. Je me rabats sur le papier d’emballage, pointe le nez sur les gouttes de sirop et grimace de dégoût. Je ressens pourtant un drôle bien-être. Je suis parfumeur. Mon nez réclame de l’objectivité. Mais devant ces molécules biscornues j’enfourche mon petit vélo, fuit toute raison, et soudain mes tripes remplacent ma matière grise. Voilà que mon corps se transforme en champs de bataille ! Cœur vs Tête. Un dialogue improbable dont je suis le témoin impuissant où s’enchainent images du passé et réponse d’expert.
-        -  Oh ! ça me rappelle un truc là !
-       -  Vouiii, ce sont des nitriles, du citralva, des éclats cinnamiques, du limonène, des miettes de souffre et une grosse louche de pinène. Hop ! dans la boite !
-         -  Non, non, c’est bien plus vaste…
-         - Un mélange totalement artificiel et chimique.
-         - C’est la réalité, mon enfance, et puis plus tard aussi. C’était bon et rassurant.
-        -  Non, c’est infect, comment peut-on proposer ça aux enfants ?
-        -  Mais moi, enfant, je baignais dedans.
-        -  Tu ne le mangeais pas, si ?
-         -  Non, c’est autre chose, mais je ne sais plus.
-       - Ah, ah ! je vais plus vite que toi. J’ai tout trouvé, classé et éliminé illico. Association de molécules sans intérêt artistique. …Ni gustatif. Voilà !
-        - Je ne peux pas te laisser dire ça. Attends un peu, je jette un nouveau coup de nez, je dois remettre la main sur ce souvenir.
-     -  Hors de question! C’est dégueulasse ce truc, ma mémoire refuse de s’encombrer. Pas utile pour mon métier
-        - Voilà ! J’y suis !! Tu vois ? Soulève la vieille poussière entre tes méninges et regarde, c’est chouette non ? Ça parle de nous, lorsque nous étions candides, sans tiroir ni mémoire.

Mon cerveau cesse de pédaler et de chercher, mon cœur mollit et enfle librement. La tension se relâche. Moment de réconciliation offert par un étui à glaçon aromatisé, meilleur qu’une blague Carambar, je retrace le fumet des usines de parfumerie. Manifestation d’un savoir-faire immatériel qui  s’échappait des salles de production et de mélange, maculait les fûts et les extracteurs, imprégnait depuis des décennies en couches successives les murs, les sols et les machines, et parfumait à chaque renouvellement de générations, les vêtements, les cheveux et la peau. L’odeur varie  imperceptiblement suivant les saisons, les époques et les modes ou les lieux géographiques. Mais le cœur de formule --la racine fondamentale--l’ADN olfactif-- demeure une constante depuis ma plus tendre enfance, quelle que soit l’usine dans laquelle j’ai mené mes jeans d’écolière, d’étudiante ou de parfumeur. À Grasse, à Genève, à Holzminden ou aux États-Unis. Une mélasse étrange sans queue ni tête. Un tricot douteux, poisseux, de molécules artificielles et de matières nobles naturelles. Une signature olfactive puissante, qui rebute ceux qui la découvrent, mais agit comme un baume nostalgique sur la mémoire des parfumeurs d’usine. À plus petite échelle, on la retrouve en fin de journée dans les poubelles des laborantines qui ont pesé les formules de leurs parfumeurs : pipettes usagées, papiers imprégnés, flacons souillés…

C’est une odeur que je ne mangerai pas.
Une composition que je n’emprisonnerai pas dans un flacon.

Mais j’aime y broyer ma mémoire, m’imprégner de son souvenir, pour me réconcilier avec mes origines. Retrouver cette époque révolue où les minuscules flacons d’essais qui traînaient chez nous et chez mon grand-père, dessinaient des paysages savoureux, des univers incompréhensibles et pourtant séduisants. Nez naïf je me contentais d’apprécier ou de grimacer, mais je ne découpais pas encore tout en rondelles à chaque sursaut d’évaporation. Je ne cherchais pas tirer les vers du nez du mélange, à élucider le pourquoi/comment. Pas de tiroir. Pas d’étiquette. Pas de classification ni de jugement. Prendre comme ça vient et tant pis pour demain !
Il existe mille et une façons de prendre un coup de vieux. Pour un nez, c’est lorsque le métier prend le pas sur la spontanéité. L’univers qui nous entoure devient alors une source systématique d’informations élémentaires, désincarnées, exploitables. Identifié. Étiqueté. Mâchouillé et Classé.
J’accepte les rides, l’affaissement de mon visage, la dégringolade de mes fesses, la mollesse de mes bras. Pas toujours avec le sourire. Souvent avec un soupir. Mais bon, tant pis, tant pis, j’irais en boutique, et je réglerai le problème avec un cosméto placebo.
Mais s’you plait, que mes souvenirs demeurent. Que ma mémoire n’arrondisse pas les angles. Que ma tête et mon cœur œuvrent toujours de concert afin que régulièrement, je trouve le désir, le courage, de faire sauter mes classifications !
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vendredi 22 janvier 2016

Les recettes de Madame Nitouche n°1

Ben vl’à que ça ne me rajeunit pas ….Le retour de Madame Nitouche !
Petit coup de vieux. Je vais vous conter l’époque des premiers échanges de mails entre collègues d’une même société. Aujourd’hui cela parait aller de soi, mais de mon temps, au début des années quatre-vingt-dix, le maniement d’une boite mail pour distribuer l’information au sein d’une entreprise était relativement nouveau. Bien évidemment, l’utilisation à des fins uniquement professionnelles a été bien vite oubliée et détournée. Nous étions quelques ami(e)s, collègues et apprentis, éparpillés aux quatre coins de la planète, et soudain nous pouvions communiquer à la seconde sans donner le sentiment de perdre notre temps au téléphone. On tapotait sur un clavier…donc on travaillait, non ? Parfumeur en devenir, je supportais difficilement l’esprit de compétition exigée au sein des équipes, mais j’en acceptais les règles, car j’étais ambitieuse. L’écriture est rapidement devenue une solution pour relâcher la pression, détourner les angoisses de la feuille blanche, exprimer le plaisir simple des odeurs, d'une forme de créativité hors clous. J’ai commencé à échanger cuisine avec mes ami(e)s expatriés afin de nous donner l’illusion bienveillante que nous nous retrouvions autour d’un plat pour bavarder de tout et de rien, et surtout pas des projets que nous devions à tout prix remporter ! J’ai imaginé et écrit de nombreuses recettes dont l’héroïne, à laquelle j’avais donné les formes et le caractère de Maïté, expliquait  l’art et la manière de concocter de bons petits plats puisés dans mon quotidien de ménagère trentenaire: « les recettes de Madame Nitouche, Reine de Bouche ».

En cette nouvelle année, afin de varier le menu des chroniques olfactives, je vous propose de découvrir quelques recettes de cuisine entre deux histoires de formule de shampooing. Je n’ai pas la prétention d’être une grande cuisinière, mais une remarque récente de mes enfants, me laisse à penser que je cuisine comme je crée mes parfums : je farfouille sur les étagères, je tâtonne et trouve un accord plaisant, mais parfois, je me plante joliment ! Ces derniers se plaignent donc très gentiment que je ne réalise jamais deux fois le même plat. Aussi, ai-je imaginé que lorsque l’un d’eux s’avère n'être pas trop mal, je pourrais l’offrir en partage….et en conserver une trace.

Madame Nitouche n°1 :  Omelette d’asperges vertes, parfumée au sumac

Le marché :
-    -Une botte d’asperges vertes fraiche, ou un sachet d’asperges vertes congelées, ou une poignée d’asperges sauvages glanées au printemps au bord des routes de campagne.
-     -Deux œufs par personnes + 1 pour la poêle (comme pour une théière, les Anglo-saxons comprendront)
-         -Une cuillère à soupe de crème entière fluide ou deux cuillères à soupe de lait frais entier
-        - Une dose de beurre (tablette individuelle de 12gr)
-        - Une belle poignée de parmesan fraichement gratté
-        - Une grosse pincée de sumac

La Manière :
Préparez les asperges :
               Fraiches : coupez la fin des tiges un peu dures et faites les cuire à la vapeur « al dente »
           Congelées : placez les asperges directement dans le panier vapeur, et faire cuire selon les instructions, moins trois minutes pour la cuisson « al dente ».
               Sauvages : rincez et réservez. Pas de précuisson.

Dans une grande poêle, déposez le beurre et laissez fondre paisiblement. Pendant ce temps, préparez les œufs :
Dans un grand bol ou un saladier, fouettez énergiquement ou pas les œufs. Tout dépend de vos goûts. Personnellement j’apprécie une omelette dont les œufs sont fouettés jusqu’à faire un peu de mousse sur les bords du bol.
Ajoutez la crème liquide ou le lait frais, fouettez à peine et versez le mélange dans la poêle chaude.
Ajoutez les asperges, comme des sardines dans une boite.
Attendez que l’œuf soit légèrement saisi sur les bords puis diminuez le feu. L’omelette doit cuire très doucement, sans qu’on l’agace ! Le but est que le beurre ne brûle pas et que les œufs ne soient pas remués. L’odeur doit demeurer fleurie, onctueuse, faire penser un petit peu à des fruits secs et à de l’herbe fraichement coupée.
Saupoudrez de parmesan.
Arrêter la cuisson quand le parmesan a disparu fondu, mais qu’au centre de la poêle l’omelette ne soit pas tout à fait cuite. La cuisson s’achève doucement avec la chaleur radiante.
Saupoudrez de sumac et servez aussitôt. Avec une salade verte, parfumée à l’huile de noisette par exemple.

Dans la tête du parfumeur :

Ce plat possède une magnifique odeur de jacinthe quand il roussit doucement à faible température.
L’asperge, verte et amère, se mêle au parfum musqué de l’œuf et crée la note fleurie. Ce n’est pas le cas, si le plat est préparé avec des asperges blanches.
Le beurre et l’œuf offrent une combinaison caramélisée, pralinée, propre à faire saliver nos papilles
Le parmesan est un exhausteur de goût naturel, il évite d’ajouter du sel.
Le sumac est un produit magnifique : à la fois boisé et aigrelet, il donne un coup de nerfs et diminue l’effet « poudré » un peu gnangan des œufs.

Bon appétit !

PS1: le sumac est une épice aux reflets auburn et provient d'un arbuste qui pousse au moyen-orient et dont on utilise les baies séchées puis broyées.
PS2: clin d’œil à tous ceux et celles qui ne trouvaient pas les ingrédients "parisiens" à Holz-City, nécessaires pour réaliser les recettes de Madame Nitouche... 

jeudi 14 janvier 2016

La source


Enfant, je jouais dans le cours de son eau. Glacée, turbulente, elle m’emportait malgré les battements frénétiques de mes petits pieds jusqu’au jour où j’ai trouvé la force de repousser son flot. J’avais 10 ans. J’aurais aimé remonter le torrent à sa naissance, mais le lieu était tenu caché,  niché dans un domaine privé au bout d’une vallée encaissée.
Des années plus tard, à l’occasion des festivités de cette jolie rivière qui alimente la région en eau potable, je me retrouve, après trois heures de marche sur des chemins de cailloux bordés de cistes et de buis sauvages, au cœur de cette propriété.
Un petit étang informe festonné d’herbes floues marque la fin d’un jardin laissé à son état naturel.  Enfin, j’ai la réponse à ma question enfantine: d’où vient la rivière ? Où commence l’eau ? Mais fichtre quenouille, comme je suis déçue par ce que mes yeux contemplent !  Je cherche une manifestation évidente : une effervescence de minuscules bulles qui boursoufle l’étendue lisse et sage, un glouglou sonore et abondant expulsé exactement en cet endroit secret et intime où la montagne embrasse la terre, un ruissellement joyeux et bondissant qui jaillit du rocher en surplomb.  Rien d’aussi bucolique ou romantique….Je découvre l’immobilité silencieuse d’une grosse flaque olivâtre.
En revanche, je capte une multitude d’informations odorantes. L’eau à mes pieds possède un parfum incroyablement doux et lumineux. Je plonge la main dans l’onde inerte et la porte en coupe à mes narines. Aucun fragment olfactif de vase, de feuilles, de bois ou d’herbes en décomposition, aucun relent de mousse ou de moisissure. J’aimerais écrire que je découvre à cet instant une odeur de rien, mais ce n’est pas tout à fait vrai. L’eau glisse entre mes doigts tandis que je tente de capter toutes les particules odorantes. Mon nez, tel un tamis, absorbe, filtre, puis passe le relais à mon cerveau coupe-senteur. Une myriade de projections défile sur la toile de ma mémoire olfactive. Parfois, une étincelle s’allume et je trouve le mot, ou la phrase pour définir la fine molécule. Souvent, l’odeur m’échappe et retourne à la source avant que je ne puisse l’étiqueter. Je reste longtemps ainsi, accroupie au bord de l’eau à donner l’impression de me désaltérer quand je tente tout simplement d’irriguer mon flair. J’ai conservé une impression étrange du parfum de la source de la Siagne. Des couleurs aux tons pastel, entre gris diaphane et jaune éteint. Une sensation de peau de nouveau-née, douce et salée, un peu sale aussi. Une haleine de terre grasse, des notes de framboise et d’herbes fraîches, des relents de cailloux et de craies. Des éléments inattendus et épars, impossibles à emprisonner dans un flacon. Mais libres et virevoltant dans ma mémoire afin que dès que se présente l’occasion, j’en dépose un fragment dans une de mes formules.


jeudi 7 janvier 2016

Fin d’année et bonnes résolutions

L’idée sent déjà bon. Un truc tout propre, bien rond, sans angle ni épine. Une odeur à la fois douce et surprenante, un peu. Mais sans brusquerie.
-        -Ah.
Comme dirait mon psy.
-        -Vous commencez l’année sur la pointe des pieds, avec du coton autour des orteils ?
-        -Euh….Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
-        -Eh bien, mais votre vocabulaire olfactif voyons !
-        -Donc, si je vous parle d’une odeur rectangulaire avec des éclats et des salissures, vous pensez que je suis entreprenante et enthousiaste, sans doute ?
-        -Mais oui, madame Parfumeur….Car certainement, les mots qui expriment ces odeurs définissent-ils votre état d’esprit ?
-        -Mais pas du tout !
-         -…..

-         -Ah ah !
Comme dirait mon sémiologue.
Ils me fatiguent ces deux-là….Surtout la veille du réveillon.
-        - Mais oui, madame Plume. La question est d’importance pour la compréhension de votre univers si particulier. Les mots ne sont point utilisés par hasard, mais pour communiquer, donner une information. Et avec les odeurs, tout semble tellement abstrait !


Le psy et le sémio, en cœur :
-         -Alors, dites-nous Madame Plume et Parfum : 2016 va sentir quoi ?
-         -Hé bien pour monsieur Psy, une combinaison équilibrée, mais bourrée de nœuds. Et pour vous monsieur Sémio, une combinaison de minuscules signaux crochetés sur l’axe syntagmatique.

Je contemple messieurs Psy et Sémio, nez bas et fronts sillonnés de bourrelés,  quêter entre les rayons de leur matière grise l’ébauche d’une odeur. Soudain, à l’unisson, un soupir de soulagement s’échappe de leurs poitrines : ils lèvent les yeux vers moi sourire aux lèvres et choisissent soigneusement leurs mots pour me décrire l’odeur de cette nouvelle année:

-         -Un truc tout propre, bien rond, sans angle ni épine. Une odeur à la fois douce et surprenante, un peu. Mais sans brusquerie.
-    -Ah ?




mardi 17 mars 2015

Insomnie mon amie

Milieu de nuit.
Comme une bulle qui éclate, je m’éveille. Ma moulinette cérébrale immédiatement embraye : je grimpe dans tous les wagons, la liste s’allonge et je soupire. À mes côtés, mon homme repose paisible, je sens son odeur chaude de céréales passées au four. Je me lève en silence, enfile le premier chiffon qui traine et je quitte la chambre. Comme tous les insomniaques, je file vers la cuisine. Pièce maitresse pour personne en détresse. Parfums de l’eau en ébullition, mélange perso d’herbes et d’épices, une goutte d’eau de fleur d’oranger, et hop, j’attrape mon mug et dérive vers le salon. Gros fauteuil placé au bord de la fenêtre d’où je peux contempler la nuit. J’observe les rectangles lumineux des immeubles voisins. Un réverbère éclaire la rue déserte, mouillée. Je ne suis pas seule, mais je suis tranquille. 
Insomnie, mon amie, je glisse dans tes bras et m’abandonne à la rêverie. Les petits bruits familiers de mon vieil appartement, une souris qui grignote sous une latte du plancher, le vent qui se faufile sous le trumeau lézardé de la fenêtre, façonnent mes affabulations.
« Il y a fort longtemps, quand Noël n’était encore qu’une simple fête païenne qui saluait le solstice d’hiver, un jeune homme longeait la berge d’un fleuve aujourd’hui disparu lorsque son pied heurta un objet terriblement dur. Il jura copieusement dans une langue depuis longtemps oubliée et se pencha sur la cause de sa brève, mais vive douleur : un bidule brillant pointait à fleur de sable. Intrigué, il s’agenouilla sur le sol et, après quelques efforts pour repousser le gravier humide, il exhuma un coffre cerclé de métal bleu taillé dans un bois sans nœuds, ni veines, d’une vibrante couleur rouge grenade. Il porta la boite à son oreille, la secoua et entendis nettement le son feutré d’un objet heurtant une paroi recouverte d’étoffe. Avec précaution, il saisit le couvercle qui s’ouvrit naturellement en émettant un soupir à peine audible. Trois cailloux gris et ternes, de taille et de forme identiques, reposaient sur un très beau velours de soie cramoisie. Il en prit un, le soupesa, le tourna entre ses doigts et apprécia sa texture fine. L’odeur imprégna ses narines d’une combinaison étrange de fleurs inconnues, d’épices et d’algues… » Parvenue à ce moment de l’intrigue, mes pensées rebondissent et changent de direction. J’imagine le parfum des galets égarés et j’abandonne le récit. Les molécules s’accouplent ou se repoussent pour former l’embryon d’une odeur improbable. Mais rapidement, j’abandonne également la formule.
Aucune créativité miraculeuse, mais des pensées décousues et absurdes. Cela m’amuse et m’agace tout à la fois.


 D’un sommeil torride
 je me suis réveillée

Je compte les étoiles
de mes mots
et me consacre
à la nuit

Rose Ausländer
                                                                                   
La nuit possède une odeur particulière. Elle n’est pas la même selon les pays, les lieux ou les saisons. À la tombée du jour la température chute, l’humidité, conséquence immédiate, attire simultanément les parfums de la terre accumulés durant la journée et accompagne la chute des poussières du ciel. Un jeu subtil d’échange et d’enchevêtrement s’organise. Les odeurs sont compactes, souvent linéaires et intenses, tels les arômes du jasmin, des belles-de-nuit, des roses, des tubéreuses qui profitent de la rosée nocturne. L’odeur du bitume à New York est puissante, métallique, presque poivrée au cœur de la nuit. La Seine enfle et répand son parfum de fange dans le vieux Quartier Latin, fruité en été, minéral en hiver. La vieille ville de Nice dévoile une odeur de beurre de cacahuète aux premières heures de la nuit, la campagne provençale sent la cendre et le cuir au cours des nuits d’hivers. L’odeur de l’Océan est plus froide et pourtant plus sensuelle à la belle étoile qu’en plein jour lorsque je me tiens au bord de la plage. Je ne connais pas son odeur loin du rivage, mais je peux imaginer que le parfum, mélange d’eau et de ciel, doit être bien différent. 
Oui, mes réflexions sont décousues, sans queue ni tête, et je perds le fil. Je vous perds aussi, sans doute ?
Insomnie mon amie. J’apprécie ce moment de la nuit où l’esprit vagabonde, libre et capricieux.
Dans quelques heures, le monde rationnel va s’éveiller et je vais sagement reprendre le chemin de vie maman/femme/parfumeur/maitresse de maison /amante/copine qui enchaîne tout parfaitement…évidemment. Mais pour le moment, repos, silence et pyjama tout moche,  je hume ma boisson chaude entre mes mains en coupe et je jette un œil chez mes voisins. Que fabriquent-ils à cette heure de la nuit ? À quoi rêvent-ils ? Les rectangles de leurs fenêtres, lueurs nettes et précises, flottent dans la nuit et dévoilent ce que le jour permet à peine de deviner. Un angle de canapé, un vase énorme contenant un maigre bouquet d’anémones, quelques mégots tordus abandonnés dans un cendrier posé sur une table basse colorée sur laquelle traine un verre contenant un reste de vin. Ailleurs, un livre ouvert sur son ventre de papier à côté d’une tasse de café, froid sans doute, car je n’aperçois aucune volute – bon, en même temps je suis un peu myope, mais j’aime imaginer que l’odeur qui s’échappe de la petite tasse en porcelaine est celle du café refroidi-- une télé allumée sur un documentaire animalier, un évier de cuisine chargé de la vaisselle qui attendra demain, un paquet de céréales pour le petit déjeuner et, quelques fenêtres plus loin, un homme assis dans son canapé, un petit chien pelotonné contre sa cuisse. Un magazine est ouvert sur ces genoux mais, la nuque posée sur le cuir usé, son visage fixe le plafond. Quelle tournure prend le cours de ses pensées ? L’homme gratte le poil de l’animal, le chien s’étire, baille, et l’homme lui donne la réplique. Il ferme son magazine et quitte le canapé. Quelques secondes plus tard, le rectangle lumineux, lucarne de l’ordinaire, disparaît. Je ne sais pas si le chien a suivi son maitre. Brèves de vie et pointillés.
Mes insomnies datent de la naissance de mon premier enfant. Intervalles obligatoires, presque inévitables. J’allaitais plusieurs fois par nuit, solitaire, ballottée dans un demi-sommeil chargé de brumes, les émotions en vrac. Le nez abandonné sur le minuscule crâne chauve je conservais le cap, ancrée sur la nouvelle odeur que je tenais entre mes bras. Perdue dans mon rôle d’apprenti maman le jour, je trouvais la paix et la sécurité au creux de la nuit, l’odeur de mon tout petit crochetée à mes pensées vagabondes. En cherchant bien dans ma mémoire, je possède toujours, dissimulé dans un tiroir, sous une pile d’odeurs utiles à mon travail, un reliquat de l’odeur de mon fils nouveau-né, celle qu’il transpirait la nuit pendant l’effort de l’allaitement. Une odeur qu’aucune photo ne peut illustrer.
Et voici comment des années plus tard, insomnie mon amie, tu ponctues encore mes nuits et nourrit mes rêveries. Je n’ai plus de bébé à renifler, alors, je tends mon nez vers les fenêtres rayonnantes de mes voisins, vers ces odeurs fugaces que je ne connais point. Je suis attirée, moucheron bienveillant, par vos relents de vie privés maintenus la nuit en cage  derrière des rectangles lumineux et dont je ne peux qu’inventer la tournure. Car, au-delà de l’image banale et convenue d’une tasse de café, d’un cendrier, d’une vaisselle sale, abandonnée au fond d’un évier en inox, ou d’un canapé défoncé en simili cuir, senteurs que je visualise parfaitement, qu’elle est l’odeur de votre antre, le parfum de votre journée ordinaire ? Comment cela sent-il chez vous, le jour ?
Home smell home



vendredi 13 février 2015

Chanson pour le parfumeur paresseux

Le parfumeur est un paresseux                   
Évidemment
Il trime au soleil, pieds en éventail et nez tire au flan.
Bon vent
            Bon vent !

Le parfumeur est un paresseux
dont l’esprit se carapate sur l’île de la contemplation.
Parfois il piège deux, allez, un petit effort, trois odeurs et les enferme dans un flacon.
Agite la pulpe odorante.
Filtre et ajuste jolie étiquette.
Hop, le tour est joué.             
Coup de vent 
            Coup de vent !
                       
Le parfumeur est un paresseux
Qui brasse de l’air
Des molécules bidules, fuyantes comme des plumes.
qui sifflent aux oreilles et filent sous le nez.
Au vent
            Au vent !

Le parfumeur est un paresseux.
Fomenteur de gaz.
La belle idée. Comment l’attraper ?
Allez, encore un petit effort. Pioche et agite.
La pulpe tombe au fond. Nauséabond.
Sous le vent
            Sous le vent !

Le parfumeur est un paresseux
Dont on ne peut comptabiliser la créativité
Quelle qualité d’air dans ce cul de flacon ?
Ce jus est-il enfin le bon ?
Du vent !
            Du vent !

Le parfumeur est un paresseux
Dont on ne peut tirer les vers du nez
Mauvais élève au fond de la classe
nez au plafond, il invente des histoires.
Il était une fois jolie odeur
Vole au vent !
            Vole au vent !

Je suis paresseuse.
Mains derrière le dos, démarche paisible, je traîne mon nez.
Brasse de l’air. Quand ça me prend. Un jour par an, certainement !
Baisse le nez, si je veux
Pieds de nez, si je veux
Car le parfumeur paresseux, cigale chantante, n’est pas fourmis.

Fourmis,
Jolies fourmis, ne craignez pas les parfumeurs
Sentez comme ils travaillent en silence
Nez au vent et cerveau moulinette
Avec leur solitude. Leurs doutes.
Et, leurs certitudes paisibles.

...Pour tous les parfumeurs anonymes ou célèbres qui court après le vent...

jeudi 8 janvier 2015

JE SUIS CHARLIE

Les chroniques olfactives se font rares, car mon métier de parfumeur prends le pas, parfois, sur mon temps d'écriture.
Mais ce matin, j'ouvre l'humble fenêtre de mon blog et je formule maladroitement tout mon chagrin.

La mort et le sang possèdent une odeur piquante et étrangement sucrée
Les larmes...c'est plus compliqué, terriblement délicat et fragile

La peur transpire toujours une odeur aigre et violente....mais ce n'est pas une raison pour se boucher le nez !

Je trouve mon métier bien dérisoire depuis hier

Je n'ai pas la présomption d'évoquer l'odeur de la tolérance ou celle du courage.Je suis sans nez. Je suis simplement Charlie.


mardi 4 novembre 2014

Ciel, mon égout !

Après la pluie, le beau temps. Le soleil retrouve sa place du meilleur copain qu’on aime retenir auprès de soi. Je contemple le ciel. L’air frais étincelle, transparent, quand soudain un voile passe sous mon nez. Bigre, ça pue ! L’atmosphère idyllique s’éclipse tandis que je considère à mes pieds, la bouche d’égout qui régurgite bruyamment des ruisselets d’eau brune. La chaleur aidant, notre minuscule rue moufte rapidement une étrange haleine.  Perplexe, bras ballant, et incapable de me décider sur la meilleure attitude à adopter – téléphoner à la mairie, arroser le sol copieusement– je demeure narine déployée, tendue sur les relents. Séquence découpage. Séparation méthodique des informations olfactives qui me parviennent mêlées. J’oscille sur mon bout de trottoir, silencieuse et concentrée, et j’oublie totalement où je me trouve. Jusqu’au moment où la voisine débarque à son tour et s’exclame bruyamment depuis le sommet des escaliers au seuil de sa porte « Ça pue !! Mais que fait donc la Mairie !» J’ai l’habitude. Elle proteste pour un oui ou pour un non. Je ne lâche pas mon ruban odorant et retourne au cœur du flot d’informations. Y’a comme qui dirait un petit truc par-là, intéressant. Une association troublante que j’aimerai emprunter pour un de mes projets. Mais la voisine ne lâche pas l’affaire, d’autant que le public est à ses pieds. Elle finit par me lancer une de ces tirades dont elle est très fière qui démontre sa connaissance intime des habitants du village : « Dites Madame Ellena, vous pourriez pas faire quelque chose ? ». Je lève mon visage vers elle et, tandis que mon nez capte de nouvelles données, je réponds sans réfléchir «Comment ça ?». Et la voilà partie ! « Ben vous êtes un parfumeur, non ? Vous pourriez pas nous désodoriser tout ça ? Je sais pas moi, vous devez bien avoir quelques flacons qui feraient l’affaire pour tuer la mauvaise odeur, comme les tablettes dans les toilettes ? ». Perplexe, bras toujours ballant, je ne sais comment réagir. Je tente la pédagogie. « Ce n’est pas aussi simple, Madame Voisine… ». Elle ne me laisse pas le temps de poursuivre, et enchaine immédiatement en descendant une marche pour venir s’accouder à la balustrade de son escalier : « Mais bien sûr que si, donnez-moi un peu de vos parfums, les plus forts que vous avez. Ceux que l’on prend pour les dessous de bras par exemple, et je vais vous montrer comment faire ». Je ne parviens plus à me concentrer sur les odeurs extravagantes qui filent sous mon nez. Je tente d’appréhender la logique de cette personne qui ne connait du parfum que ce que les films publicitaires diffusés à la télévision démontrent à coups de slogans. Madame Voisine consomme de l’image. Je manipule les odeurs. Madame Voisine campe les deux pieds dans le concret, tandis que je flotte amoureusement au cœur de l’abstraction. Comment lui expliquer en quelques secondes qu’il est impossible de transformer l’égout en bouquet de violettes. Car, finalement une réclame n’offre pas davantage de sursis pour convaincre un consommateur de l’efficacité olfactive d’un produit. Accoudée au garde-fou, son nez froncé par le dégoût, elle me toise narquoise, dans l’attente d’une solution miracle comme à la télé. Agacée, je croise les bras et me dresse, prête à énumérer claironnante les viatiques possibles pour purger, gommer, éradiquer d’un coup de baguette, la puanteur. Je ne suis plus un parfumeur, mais un bonimenteur qui sort de ses manches quelques remèdes: 
- Entonner une comptine ridicule en pulvérisant un aérosol parfumé aux fruits des îles, pour atomiser l’immonde remugle.
- Disposer des éclats de sucre imprégnés d’huiles essentielles, pour circonscrire le hoquet nauséabond. 
- Enflammer un lot de bougies, embraser une série de bâtons d’encens, pour purifier l’atmosphère.
- Déverser un flot de détergents bactéricides, fleurant les bouquets de lavandes, de roses, et autres petites fleurs champêtres afin de camoufler la nocivité des composants chimiques, pour décapiter la source des mauvaises odeurs tel un rince-bouche foudroyant. 
Je vais jusqu’à imaginer, geste désuet, un carré de coton délicat vaporisé d’un nuage de Sent-Bon que Madame Voisine glisserait sous son nez froissé…
À quoi bon.
Mes bras retombent, inutiles, le long de mon corps. J’incline la tête et souris à mon nez. Le remugle est toujours présent. Mystérieux et désinvolte. Libre comme l’air.
«Tout cela dépasse mes compétences, Madame Voisine. Je vais fermer mes fenêtres, vous feriez bien d’en faire autant».
Je rentre chez moi – douce odeur de ma maison- et je la plante, là, sur son balcon, nez pincé au vent offensant.
Bras ballant.







mardi 28 octobre 2014

Pudeur et sentiments

Sur la feuille où je rédige mes essais, les petites annotations au crayon forment une longue dentelle de citations pittoresques. Mon assistante dresse un seul de ses sourcils bruns en découvrant l’ultime griffonnage sous la colonne de chiffre qui ponctue le mélange précédant : « petite culotte sale ». Elle quitte mon bureau sans rien dire, puis, je l’entends s’affairer dans le laboratoire entre la chambre froide et les étagères. Bercée, j’écoute la mélodie paisible des ustensiles en verre qui s’entrechoquent, le son mat du flacon déposé sur la paillasse entre chaque manipulation, le silence, lorsqu’au-dessus du Becher la main libère la minuscule larme de matière prisonnière du compte-goutte, le grognement, enfin, du mécanisme qui enregistre chaque étape de la pesée. Battements familiers qui égrènent mes journées et scandent le travail du parfumeur.
Les mots du parfumeur attrapent des images brutales, souvent impudiques. En notant « petite culotte sale », je ne cherche pas à dépeindre comme un écrivain les courbes d’un corps féminin qui se néglige. Non. Je pointe sans parti pris, du bout du nez, l’association des molécules qui m’empêche d’atteindre cette odeur de galets que je cherche depuis longtemps. Ce matin, je retrousse mes narines, plonge mon nez sous les jupes du parfum et je sens la trainée.
Cette histoire de galets. Je reviens dessus épisodiquement quand il me semble progresser dans l’apprentissage de l’art et la manière de tricoter des odeurs. Je tisse, simplifie puis j’étire l’accord vers des possibles fleuris. Aujourd’hui, dois-je accepter la présence d’un intrus ? Un peu comme ces minuscules étiquettes cartonnées épinglées sur notre vêtement acheté dans une boutique d’une enseigne internationale qui nous explique très gentiment que cet article est fabriqué selon des techniques traditionnelles et qu’il est donc légitime de découvrir des défauts dans la trame, ou des irrégularités dans la couleur, car c’est la garantie d’un produit artisanal authentique. Cette odeur de « petite culotte sale » est peut-être une simple petite bouloche naturelle tout à fait acceptable pour un parfum respectueux d’une tradition offrant à la matière sa liberté d’expression. Une indication de haute qualité tant qu’on y est. D’autant que « petite culotte sale », associé au vestiaire aveugle de la salle de sport du Collège où des générations de filles juste pubères se sont succédé, est finalement une désignation très personnelle qui n’a de référent que dans mon armoire à odeurs, vaste catalogue cérébral alimenté d’anecdotes passées.

Avant même de savoir marcher -- sans doute ai-je fait mes premiers pas avec mon nez -- j’ai compris qu’en matière d’odeurs rien n’est tabou, que tout doit être dit pour être utile à la formule, à la compréhension d’un parfum en devenir. Le parfumeur développe un espace de langage intime alimenté par ses souvenirs. Ces désignations abruptes sont les marques pages d’une histoire olfactive qui permettent d’appréhender l’impalpable, de maitriser l’éphémère, comme on rédige un récit, mot après mot, odeur après odeur, en tapotant sur un clavier ou en tenant son stylo.
J’ai décidé de conserver la « petite culotte sale ». Non pour des raisons d’authenticité ou de marketing artisanal,  mais contrairement à une histoire mise en mots qui paraitrait déplacée et impudique, mon histoire mise en odeur est bien plus pertinente et sentimentale en conservant ce petit bout de tissu froissé. Mon parfum possède du relief, des facettes, et un flou agréable que l’on ne peut pas nommer.
Sans doute, cette petite culotte est-elle passée sous votre nez, et ne l’avez-vous point vu...


mardi 2 septembre 2014

L’amante charmante

Elle sent bon. Elle est propre.
Elle sort à l’instant de la douche. Elle a pris soin de faire sa toilette avec un gel douche hydratant, un shampoing purifiant, et, pour finir, elle a complété son geste par un savon intime délicatement parfumé et hypoallergénique. La serviette éponge avec laquelle elle a tamponné son corps humide sent encore la lessive. Elle a hésité un moment à s’appliquer un baume pour le corps. Elle désire avoir la peau douce, mais pas trop parfumée. Elle craint l’amoncellement étourdissant des effluves.
Elle sent bon. Elle est fraîche.
…Il ne pourra pas lui dire qu’elle sent la moule, la truite, la sueur.
Nue, sur la pointe des pieds, elle choisit dans son armoire une longue robe en coton blanc, aux courtes manches ballons, resserrée sous les seins par un large ruban du même ton. Le vêtement glisse autour de ses bras levés, voile le corps. Le cou jaillit, long et fin, mettant en valeur la vulnérabilité de la nuque. Quelques mèches de cheveux propres et parfumées s’échappent d’une épingle et coulent sur une épaule. Elle tend la main vers le nouveau flacon de parfum qui miroite sous la lumière, offre une goutte à son nombril et c’est tout. Le tissu de la robe se chargera de soulever et déposer par touche, le nectar, sur le reste de son corps.
Elle sent bon. Elle est belle.
…Il ne pourra pas lui dire qu’elle manque de goût.
Le temps s’étire. Il est en retard et elle commence à se faire du mauvais sang. Mince, elle ne doit pas se tourmenter, car la transpiration va s’enclencher, s’intensifier, son odeur corporelle va se modifier et se torréfier. Se calmer. Ouvrir la fenêtre et aspirer un bon coup. Soupirer. Dans un sursaut de panique, elle porte la main à sa bouche, souffle doucement et tente de détecter quelques remugles dans son haleine. Sa respiration semble neutre, à peine sucrée, avec un léger arrière-goût de menthe.
Elle sent bon. Elle est saine.
…Il ne pourra pas lui dire qu’elle est vulgaire.
Elle vérifie le lit. Les draps sont propres. Changés dès son réveil. Rien ne traine sur le fauteuil crapaud où tous les soirs elle jette ses vêtements de la journée. Rien non plus sous les meubles. Les écharpes ont été fourrées, cachées, dans le tiroir de la commode. Les placards sont soigneusement clos sur le fourbi.
La chambre est nette. Astiquée et ordonnée. Au cas où.
…Il n’aura pas le temps de le dire.
Elle quitte la pièce, traverse le salon et parvient dans la cuisine. Pourquoi n’arrive-t-il pas ? Tout est prêt. Propre et bien rangé. Geste irréfléchi, elle tend la main vers la cafetière dans laquelle traîne un fond de café chaud. Odeur tellement rassurante. Elle se sert une tasse, le regard ailleurs, rêveur, goûte la gorgée amère. Révulsée, comme piquée par une abeille, elle expulse le liquide noir dans l’évier. Flûûûûte, je dois retourner me brosser les dents ! Pourvu qu’il n’arrive pas à ce moment-là ! Elle court vers la salle de bain, arrache la brosse à dents de son support, tartine de dentifrice les poils blancs et nets, frotte résolument sa langue, ses dents, ses gencives. Crache plusieurs fois. Rince abondamment. Les odeurs sont maîtrisées, mais pour le reste : cheveux en bataille, maquillage gâché, regard perdu, éclaboussure d’eau sur la robe, elle n’ose même pas y penser. Ne se regarde pas dans le miroir.
Elle sent bon. Elle est propre
Elle a sauvé l’essentiel. Il n’est plus temps,
La sonnette retentit.


Plus tard,
Mais pas si tard finalement.
Les draps ne sont pas froissés,
Les coussins n’ont conservé aucune empreinte.
La chambre est intacte, inodore et parfaitement rangée.
Dans le salon, sans doute ?
Non plus.
Dans la cuisine
Elle vient de se faire un café et le savoure, radieuse et apaisée.

Sur le pas de la porte, il s’est penché vers elle. Heureux de la retrouver. Sa bouche s’est longuement attardée sur son cou, rond et doux. Derrière ses oreilles, petites et joliment dessinées. Il lui a dit qu’elle était charmante. Une belle amante.
Mais...sans saveur
Il a saisi la longue mèche de cheveux brillants abandonnée sur la poitrine et l'a contemplé un instant avant de la porter à son nez. Comme à regret, en soupirant, il l’a glissé derrière l’épaule parfaite, immaculée et parfumée. Puis, sans regret, il s’est détourné et a repris les escaliers, vers la rue, la vie, les odeurs.
Elle a refermé la porte, libérée…
















jeudi 28 août 2014

Entre deux ailes mon nez balance

Avion du soir. 
Paris / Nice
Voix en sourdine telle une comptine
du steward : porte fermée, toboggan engagé, avion plein à craquer et mise en marche de l’air conditionnée.
liqueur sombre du mazout.
épaisse, râpeuse, mauvais sirop pour la gorge.
Je déglutis. Tente de vider mes narines.
tends ma main jusqu’au nombril gris placé au-dessus de ma tête : un demi-tour dans le sens des aiguilles d’une montre pour lui clouer le bec.
Je n’ai pas le droit de me lever pour bâillonner tous les nombrils qui laissent échapper un filet d’air mazouté.
Je me résigne donc
renifle le pet d’avion.

Avion en vol
L’air froid en conserve se faufile entre les sièges. Tricote, mailles à l’envers endroits, un improbable parfum d’effluves humains.
Épiderme cuit et moite de fin de journée
résidus émouvants, des effets du stress, de la fatigue, des miasmes des restaurants, du tabac, du café, camouflés sous quelques sprays furtifs arrachés aux parfumeries tax-free
un truc fossile, douceâtre, comme le petit verre de guignolet servit à l’apéritif.
lavande et cannelle mêlée. En résumé.

Avion posé
La porte s’ouvre. Lourde et lente.
Pluie d’été sur le tarmac. Les vapeurs décollent volutes tièdes du bitume.
un premier baiser effleure mon nez, les eucalyptus sont en fleurs. Résines lumineuses et froides : poivre vert, maïs grillé et framboise.
Maison




NB : Le merveilleux parfum des eucalyptus en fleurs a totalement disparu de l’aéroport de Nice. Tous les arbres ont été abattus afin de bâtir des parkings. Mais, mon nez cherche toujours cette odeur si particulière qui m’accueillait depuis l’enfance. L’aéroport de Nice est aujourd’hui un lieu anonyme, ouvert à l’international, dont la signature olfactive demeure générique et stable.

jeudi 17 avril 2014

Pas de deux

Tac au tac les mots swinguent entre nos deux esprits rivés sur une image olfactive identique. Têtes penchées sur l’odeur nous cherchons la molécule utile, la pièce qui maintient l’ensemble. Pas de flacon, ni de touche, mais nos corps qui évoluent sur le bout de trottoir devant l’entrée de l’immeuble, tandis que nous bavardons librement. On tourne en rond, sauf dans notre tête qui manipule les odeurs, dessus, dessous, entre celle-ci et pourquoi pas telle autre. Le mouvement oscille, la direction change, l’odeur aussi. Cul-de-sac. Nous revenons sur nos pas. Rembobinons depuis le début, à quel moment nos chemins ont viré de bord et pris la mauvaise direction ? Nous étions framboise et nous sommes passés sur fraise. Ça ne va pas. Reprenons au début de framboise. Tu es calée ? Oui je l’ai. Framboise ronde, mais un peu sèche, torréfiée. Manque de jus, de pulpe. Si je te dis anis. Je pense aussi anis. Je cale donc anis, entre l’image banane et caramel. Acétate isoamyl et Éthyl maltol. Oui, je vois. C’est mouillé, charnu, et je bascule sur Framboise fraiche, et non plus Fraise confiture. Je décide donc de diminuer la quantité d’éthyle maltol pour offrir un peu d’espace à l’essence de badiane au parfum humide. L’image mentale s’ajuste, les curseurs s’équilibrent, l’odeur devient plus nette et flotte, lumineuse, parmi les circonvolutions de nos méninges respectives. Quelques témoins assistent à notre bavardage et tentent de saisir le sens de nos propos décousus. Les mots, pourtant simples, demeurent en suspens, impénétrables, et nous isolent du reste du monde. Nous poursuivons notre pas de deux. Prise dans ce jeu de quilles où une molécule repousse d’une simple pichenette mentale une autre, mon égo barbotte avec délice dans un élan de toute-puissance cérébrale, et je propose, pirouette facile, l’anthranilate de méthyle. J’annonce, impétueuse : framboise des bois ? Je n’ai pas le temps d’achever ma phrase qu’il me faut me rendre à l’évidence : erreur d’aiguillage. Un bruit terrible de vaisselle qui se brise résonne soudain dans ma tête, tandis que mon confrère grimace. Les rouages de nos méninges grincent, coincent, explosent : ça pue dans nos têtes ! Nous nous regardons en chien de faïence, la communication coupée. Pour me donner une contenance, je porte mon gobelet à mes lèvres et j’absorbe une minuscule gorgée de café froid que je frotte sur ma langue, chassant les ultimes fragments imaginaires de framboise fleurie. Sans un mot, nous reprenons sagement le chemin de nos bureaux où nous attendent nos petits écrans noirs sur lesquels nous traduisons en termes clairs et séduisants, tous les mots d’esprit odorant qui traversent nos pensées.
J’ai pourtant le sentiment étrange et nostalgique d’avoir raté un rendez-vous amoureux.

L'anthranilate de méthyl est une molécule très puissante qui peut tour à tour plomber un parfum ou rendre de grand service. Son odeur peut paraitre repoussante. Elle est simplement abstraite. Elle possède donc la faculté d'offrir ne nombreuses possibilité olfactive : tubéreuse, bois, fleur d'oranger, fruits, cuir, naphtaline, tourbe...tout est question de dosage et de rapport d'odeur...
Coin des curieux :
La fraise: fructone + ethyl maltol
La fraise des bois : fructone+ ethyl maltol+ anthranilate de methyl
La framboise fraiche: acetate d'isoamyl+ musc T + anethol
La framboise des bois: acetate d'isoamyl + musc T+ cassis
La framboise confiture de fraise : acetate d'isoamyl+ musc+ ethyl maltol

jeudi 27 mars 2014

Le roman de la rose

Le petit troquet du village épingle sur l’ardoise le Saint du jour. Aujourd’hui c’est Rose.
Mon cerveau entrainé visualise aussitôt l’odeur. Non pas celle de la peau d’une dame ou celui des cheveux d’une jolie demoiselle, mais celle de la fleur, délicate, top model de la parfumerie depuis plusieurs siècles. Tandis que je passe commande du menu, petits farcis du pays et anchois à l’huile d’olive, ma jugeote poursuit sa ritournelle parmi les composants qui constitue le parfum de la rose. Une rose des jardins émet un message olfactif composé de 400 molécules. Un parfumeur crée l’idée de la rose en mélangeant deux molécules. Cela vous parait simple et évident ? Que nenni ! Que je vous compte une de mes aventures olfactives où je me suis singulièrement embrouillée entre orgueil et enthousiasme…
Les aléas d’une carrière balbutiante m’ont amenée à me spécialiser rapidement dans le parfumage des soins cosmétiques, royaume de la rose, dont les vertus adoucissantes, clarifiantes et décongestionnantes sont appréciées depuis des lustres. À tel point qu’il est difficile d’échapper à un accord rosé dès qu’il s’agit de parfumer des crèmes pour le visage, lait, lotion, ou même une pommade dépilatoire…Un héritage qui semble anodin, car éthéré, mais guère remis en question, puisque chargé d’affect.
Parmi les premiers projets où je me suis fait le nez,  sans doute parce que  je correspondais à la cible produit, j’ai parfumé une gamme de soin destinée à des peaux jeunes au bord des rides, mais harcelée par une acné juvénile pugnace. Le libellé du brief comportait peu de précision sur l’odeur souhaitée, sinon un sentiment de frais et de propreté, sur une base riche et nourrissante pour une tranche d’âge et de peau très précise. « Mais, ça ne sent pas la rose ? », me répond t’-on dès les premières soumissions. Évidemment. Projet moderne, parfum d’actualité, j’ai anticipé l’odeur du soin de demain. Ah ? Très bien, mais greffez-nous tout de même un parfum de  rose là-dessus s’you plait. Mais la rose, à l’instar de la fraise, ça n’a jamais été mon truc, comme certains cuisiniers le caviar et le foie gras….Je retourne au labo, le nez entre les épaules et la cervelle molle.
Je contemple mon univers : étagères en verre, étroites et longues, où sont disposés des centaines de flacons clos sur leurs odeurs qui scintillent à la lumière des plafonniers. Comme on attrape son livre de chevet, je feuillète les étagères et parcours la ligne de mots familiers classés par ordre alphabétique. À chaque étiquette, le nom d’un produit de synthèse, d’une huile essentielle, d’un absolu et, aussitôt une flopée d’odeurs pétillent dans les méandres de ma boite crânienne. Certaines, telles des lucioles, clignotent sur le signe « rose ». Mais comme je boude, je vais au plus simple et pas au-delà de ce que je déchiffre en lettres d’imprimerie sur le flacon : « Huile essentielle de Rose Turque ». Et hop, quelques grammes dans mon essai, effet loukoum garanti !
Le lendemain, je porte un coup de nez sur le petit pot de crème parfumée, rassurée et sacrément fière de moi, car j’ai réglé le problème en deux coups de cuillère. Je constate que l’effet « rose » affleure sous le bouchon, et, sur ma peau, qu’il suggère élégance et délicatesse. Vraiment, une huile essentielle de qualité et tout est réglé : le naturel fait des miracles ! Mais je manque soudain de glisser de mon siège, lorsque je constate la poussée vertigineuse de mon prix de revient. Ben, ça va pas être possible pour le client un coût pareil ! Même en soulignant l’argument de la beauté intrinsèque de la matière noble, je ne pense pas parvenir à les convaincre de réviser leur tarif vers de telles hauteurs.
On reprend donc les bases du métier : 1+ 1= 3.
Alcool phenylethylique + géraniol =  rose miel
Alcool phenylethylique + ionone beta= rose thé
Alcool phenylethylique + acétate de citronellyl= rose jaune
Alcool phenylethylique + isobutyrate de phénoxyethyl= rose rouge
Alcool phenylethylique+ ionone beta+ acétate de benzyle= églantine
Vous avez le sentiment de réciter vos tables de multiplication ? De retourner sur les bancs de l’école du petit parfumeur ?
C’est le cas lorsque ces noms chimiques évoquent individuellement une odeur et, qu’en les associant, une bulle virtuelle bourgeonne dans votre tête. Le réflexe s’est mis en place.
Dans le cas d’un encéphalogramme plat, c’est-à-dire que vous n’avez aucune idée à quoi ressemblent ces machins chimiques, je vous demanderai de me faire confiance.
J’ai finalement proposé une histoire à l’eau de rose, où l’héroïne s’affublait d’une robe couleur muguet délicatement sertie de rondelles de  kiwis gorgées de vitamines. Le parfum, pour retendre les traits et dégommer les impuretés, fût présenté dans son petit pot de crème tout blanc
Quelques mois plus tard, les vendeuses des grands magasins conseillaient à de jeunes femmes pas encore trentenaires mais bientôt presque vieilles, un nouveau soin pour prévenir les premières rides, et purifier les peaux grasses affligées de petits boutons.
Pour la compréhension du récit, il est utile de préciser que l’odeur diaphane du muguet bâtit toute son intrigue sur l’accord d’une rose dont on retire les épines. Ensuite, il faut dire « rose blanche ».
Quant aux kiwis, il suffit de rassembler les éléments qui composent un panier de pommes vertes, brillantes et juteuses, et de s’exclamer « kiwi » !
 La parfumerie comme un roman, s’offre bien des détours et manipule votre nez jusqu’à la déraison. Tout le plaisir de la narration olfactive est que nul ne peut emprisonner dans un dictionnaire les définitions d’un effluve….