mercredi 26 mai 2010

Métro 8

Trajet sans histoire. Roulement sourd de la trame qui creuse son chemin en souterrain. Je bouquine pour tracer le temps. Quelques écrits de Francis Ponge qui évoquent le coquillage «petite chose (…) posée sur l’étendue de sable » et la vanité des hommes architectes. Je suis concentrée sur les mots, les ondulations et la sonorité, car l’exercice est nouveau. Je n’ai point l’habitude de cette littérature. J’échoue plusieurs fois sur un bout de phrase dont je tente d’appréhender la saveur, quand sous mon nez comme une vague, ruisselle un parfum de plage. Chaude et onctueuse, merveilleusement ensoleillée. Je bute sur la saillie, un grain de sable vient de brusquement s’y loger. Je me retiens de relever mon visage, renifloir aux aguets, afin de découvrir l’origine de l'onde. L’attention crochetée à mon récit obscur, j’attends patiemment le prochain mouvement du métro qui provoquera un bref ressac parfumé. L’air frissonne et soudain l’effluve lumineux vient se frotter contre moi. Amusée, je découvre que les molécules odorantes se transforment en mots et éclairent le passage où je tâtonne. Salicylate, Iso eugénol et vanilline. J’insère une variante au livret original. Et je m’éloigne du sujet. Sel. Tiaré. Ambre solaire. Promenade tranquille, sentiment de vacance. Je ne suis plus dans le métro. J’ai oublié le propos de l’écrivain et son désir d’éprouver la « Parole » de l’homme, comme seul monument mesuré. J’ai perdu le fil du récit, distraite une nouvelle fois par mon nez…Les portes se referment. J’ai également raté ma station !

Francis Ponge
Le parti pris des choses, suivi de Proêmes.
Edition : nrf, Poésie/Gallimard

mardi 11 mai 2010

Menilmontant

Ménilmontant, par petit matin de dimanche. L’air est vif, mais lumineux.
Les trottoirs demeurent humides, le printemps s’enracine pluvieux.
Boutiques fermées, bars ouverts.
Grimpette et découverte. Humez l’air.
Dénichez au fur et à mesure, jusqu’à en avoir le souffle court au sommet de la butte, des odeurs de ville quotidienne et familière, populaire et intemporel. Plaisirs de touriste, nez aux aguets.
Au pied de la rue de Ménilmontant, le boulevard draine des parfums âcres de diesel. Un souffle tiède s’échappe d’une large grille enchâssée au sol. Coupez rapidement l’haleine du métro, attrapez au passage quelques impressions douceâtres, mélange de petit lait, de pain de mie, et de bouillon cube, puis entamez d’un pas paisible la longue côte. Récoltez en chemin une saute de vent odorant, une bise parfumée, un frisson méphitique.
Un point téléphone ouvert sur la rue propose des caissons aquarium pour joindre une lointaine famille. Pas de sièges pour ne point s’attarder, mais le sentiment d’être un peu chez soi, debout, combiné sur l’oreille et nez suspendu aux lourdes volutes des bâtons d’encens fichés dans un vase, au fin fond de la longue officine étroite. Des rubans évanescents de patchouli, de santal synthétique et d’héliotropine, qui évoque la délicatesse des fleurs de Frangipanier, glissent et s’étirent entre les pavés. Le trottoir s’égare et vous cheminez vers l’exotisme. Continuez nez devant, frôlez la terrasse d’un troquet. Parfums de citron et de javel qui tentent d’engloutir les molécules torréfiées du café serré. Un grand air de propreté de bon matin pour accueillir les premiers habitués. Tendez le cou et distinguez les croissants sur le comptoir et le petit ballon de rouge, siroté par Julien qui prend au matin, tout son temps. Celui qui lui reste. Si vous marchez trop vite, ces effluves de beurre et de tanin ne parviendront pas sous votre tarin. Car la lessive accapare tout l’espace. C’est le but. Formule soignée, efficacité prouvée.
Quelques mètres encore, la rue s’incline plus raide. Boucherie hallal. Sang frais et matières graisses. Piques de métal froid, vertige fade et relent agréable de saccharose. Sentiment d’être pincé par l’expiration poivrée et crue d’un immense frigidaire. Étrangement appétissant et apaisant. Soudain au niveau de l’Église à votre gauche, laissez-vous happer par la tendresse du printemps et ces effluves de carte postale : sève fluide, pollen délicat, saveurs de miel. Parfum d’humidité sombre, de jus de feuilles et de lilas croquant. Il suffit de quelques arbres coiffés, d’une motte de fleur, d’une haie de Troènes, d’une vigne vierge et, la ville disparait. Goudron et carburant délayés. Un bonheur de nez.
Reprenez votre souffle, savourez l’instant et poursuivez l’ascension, qui se corse. La pente devient abrupte. Les odeurs plus dures. Un vieil immeuble gris et fatigué s’affaisse à l’angle sur une ruelle tordue qui décanille à droite. Déchets oubliés, bout de planches, caillasses noircies et lianes de chiendent. Strates d’urines neuves et anciennes, vinasse rance, bière moisie, peau d’orange putréfiée, déchets indéterminés décomposés. Votre nez grince, se tord et vous soufflez comme un cheval qui s’ébroue ! Revenez sur vos pas. Un mètre plus loin, abandonné dans le caniveau, le remugle amer et cendré des poutres carbonisées rince vos naseaux. Levez vos yeux. Le vieux bâtiment a sans doute achevé son cycle dans un incendie. Les murs transpirent la puissante poussière du charbon, l’odeur de fumée douchée à grandes eaux, l’arôme presque caramélisé des vernis cuits et recuits, la douceur entêtante et balsamique des papiers vinyles calcinés, l’âpre rumeur des murs en plâtre couverts de peinture glycéro, qui évoque la craie et l’éponge avachie du tableau noir. Dommage, le fleuriste d’en face est fermé en ce jour de congé. Pas moyen de reprendre une giclée de printemps !
Puis c’est la rue Boyer. Tournez à votre droite et entamez une glissade douce. Un peu plus bas, vous trouverez un bistro et vous apprécierez une pause en terrasse, devant un café ou un thé, ou toutes autres consommations à votre convenance. Reposez votre nez et vos jambes, et appréciez ce quartier animé.

lundi 3 mai 2010

Evaluation

Pas de critique. Une approche alternative.
Je regarde la mouillette tanguer sous les narines de l’évaluatrice, tandis qu’en silence, le regard perdu et sombre, elle prend le temps d’humer les creux et les pleins de mon parfum. Elle souffle légèrement, aspire une goulée d’air neutre en penchant son visage sur le coté, puis d’un geste machinal rapporte l'étroite bande de papier buvard sous son nez. Temps suspendu : concentration et analyse. La baguette blanche s’éloigne à nouveau, s’agite comme un éventail inutile au bout de son bras ballant dans le vide, tandis que sa tête bascule légèrement en arrière. La moquette absorbe sans rechigner. Je jette un œil désabusé vers le sol et j’imagine faire disparaitre ce revêtement à bouclettes saturé de molécules rances et variées. Pourtant l’odeur de mon bureau, malgré la ribambelle de strates déposées par moi-même et mes prédécesseurs depuis de nombreuses années, est agréable. Les espaces dédiés à la créations de parfums offrent une identité olfactive stable, quelque soit la société ou l’époque. La pièce où officiait mon grand père possédait la même empreinte caractéristique que le lieu où travaillait mon père, quand je le rejoignais après l’école. Et quand à mon tour j’ai occupé un bureau, j’ai été enveloppée par la même combinaison douce, fruitée et sucrée. Comme une pâte de fruit chaude déposée dans une boîte en bois. Fraise, cassis, pêche, copeaux de bois et résines anciennes. Les temps changent, mais certaines traces persistent. Résultat d’un savoir faire immuable, de manipulations identiques, de gestes toujours répétés et de maladresses inchangées. Vie et tracas d’un laboratoire où se composent les essais des parfumeurs, couloirs, où se promènent les échantillons, étagères, où sont stockés les essais en cours et les matières premières, sol en lino, où se fracassent régulièrement des flacons qui ne sentent pas toujours la rose ! Depuis plus d’un siècle de parfumerie moderne, les ingrédients demeurent plus ou moins analogues. Quand les laborantines chauffent quelques matières visqueuses pour les ramollir et rendre possible leur emploi, l’étage embaume la gomme ou la résine, de labdanum, de benjoin, de lentisque, de cashmeran, belle matière de synthèse douce comme du beau papier. Parfois une vague piquante franchit les portes, portée par un courant d’air inopportun. Un bidon d’aldéhyde C12 Laurique vient d’être transvasé. Un relent de vomit de bébé pince mon nez. Je rectifie aussitôt : mais non, c’est l’odeur subtil et élégante du kumquat, de la mandarine, de certains aromates. Un parfumeur c’est bien connu reste toujours positif, et son nez transforme tout en sourire…
En fin de matinée, ce jour là, un léger relent de crotte de souris se glisse dans mon bureau, anodin et tenace. J’ai transmis à ma laborantine une demi-heure plus tôt, la formule d’un accord imaginé autour du muguet et de quelques fleurs diaphanes. Une charnière indispensable, réduit à l’expression d’un simple composant terriblement puissant afin que ma clochette prenne forme ronde, blanche et charnue, vient de s’évaporer de son flacon, chemine au long des couloirs et virevolte en ce moment sous mon nez. Je prends conscience qu’une odeur de merde est nécessaire pour rendre les fleurs, blanches et lumineuses. Bref aperçu de la subtilité contradictoire de la parfumerie.
Maintenant, le fameux muguet s’agite sous le radar renifloir de mon évaluatrice, qui finit par lâcher que c’est bien, mais qu’elle devine un peu trop la présence d’une odeur de chicot. Traduction : j’ai trop forcé sur l’indol, la fameuse molécule si efficace, et ça sent la vieille dent cariée. Je pince la bouche, contrariée. Là où je vois un immense et généreux bouquet de fleurs virginales, ma collègue évoque quelques noirceurs et haleine d’égouts. Certainement un désaccord d' échelle de curseurs et de goût. Je commence à négocier et peser. Elle répond avec une jolie moue indulgente qu’un geste supplémentaire et un léger décrochage vers de nouveaux territoires conviendraient mieux. Je réponds que nenni, j’y perds mon récit. Débute un pas de deux, chacune agitant et respirant à petit coup sa touche parfumée. L’air embaume le muguet. Non, le chicot me répond-elle. Je pointe ma pique en papier vers sa personne et lui déclare que je n’en supporterais pas davantage, que ma créativité est piétinée, bafouée ! Elle me rétorque mouillette au vent, que je me laisse aller, que je m’endors sur mes lauriers. Nous nous disputons comme de vieux camarades de troquets. Elle finit par se lever, et dépose dans la poubelle la touche usée et défraichit, qu’elle lâche négligemment comme une ultime parade. Elle quitte mon bureau, sans emporter la note de fond. Elle ne souhaite pas poursuivre le récit. Fin de chapitre. Le livre se ferme avant d’avoir débuté. Agacée et vexée, je me lève à mon tour et me dirige vers le labo. Les portes s’ouvrent et l’Odeur m’accueille. Je suis soudain chez moi, au cœur d’un univers familier et serein. Comme si un immense doudou d’enfance m’enveloppait en un instant. Sucré et cracra. Rassurant et réconfortant. Bah ! Je trouverai bien une réponse pour mon bouquet.
Pour Fabienne, Natacha, Christophe, Virginie (les 3) et tous les autres que je ne peux citer faute de place, avec qui j'ai imaginé et achevé certains parfums dont nous étions fièr(e)s.
Pour Léa Walter qui a inspiré ce post, avec ses bonnes questions ;)

vendredi 23 avril 2010

Fnac

Parfum de mots. Effluves littéraires.
La belle histoire !

Mais la réalité reprend ses droits : relents de climatisation, remugles de moquettes grises, flux des escalators. Bienvenue dans la culture tout azimut !

Chaque Fnac possède sa propre identité olfactive. Je ne les fréquente pas toutes, mais je me souviens de celle des Halles, à une certaine époque, avant les grands travaux de transformation. J’avais systématiquement le sentiment de revenir dans le vieux gymnase du collège, ou d’être caché dans le cellier de ma tante. Un parfum complexe et tenace composé de la transpiration de milliers d’orteils fatigués, d’une sourde odeur de pomme de terre germée, et de relents de serpillière rincée à l’eau de javel parfum eucalyptus. J’imagine que ces volutes de camphres et de menthol provenaient d’un désodorisant censé assainir l’atmosphère terriblement moite. L’odeur du papier, des reliures et de l’encre ne faisaient pas le poids !

Aujourd’hui je furète entre les rayons. Hésitante. Je soupire, ne parvenant pas à me décider. Polar. Classique. Fantastique. Facile. Intello, pour la musculation des synapses. Mes doigts glissent sur des colonnes de couvertures aux titres accrocheurs. J’attrape un livre et, d’un geste machinal j'en déploie les pages tel un éventail, afin de savourer quelques phrases saisis au hasard. Tiens. Chatouilles. Je change de seuil de lecture, et répète le mouvement à quelques centimètres de mon nez. Tulipe. Image spontanée. Derechef le papier crépite, provoquant un léger remous de vent, chargé de l’haleine des pages imprimées. Je tends mon odorat pour débusquer quelques mots supplémentaires. Bouchon de liège, bois usé, flageolets, farine complète, froid, amer, piquant…un peu. Edition Grasset. «Cette étrange idée du beau» de François Jullien. Parfum grave et compassé, patiné, séduisant. Peu m’importe la quatrième de couverture. L’odeur me convient. Je poursuis, amusée, mon marché sur le mode olfactif. Je longe la rangée des meilleures ventes du moment. Un gros cœur rouge posé sur une robe en vichy bleu attire mon attention. Le titre est surprenant «Le mec de la tombe d’à coté», de Katarina Mazetti, collection Babel chez Acte Sud. Je penche un nez prudent tandis que j’ouvre le livre comme un accordéon. Les pages défilent et ronflent sous mes narines. Je découvre un arôme doux de confiture de framboise et de vanille ratatinée de synthèse. Dans les plis je perçois également un reliquat éventé de poudre de clous de girofle. Un parfum d’œillet. Fleurs de cadavres ou mièvrerie dégoulinante ? Je repose l’exemplaire sur l’étagère, et porte mes pas vers le quartier des intrigues policières. Romans noirs. Effluves sombres ? Trop simple, bien sur : intrigue sans saveur, dénouement sans surprise. Un petit coup de nez pour m’en assurer. Bouquin en noir et blanc, édition Viviane Hamy. «Sous le vent de Neptune» de Fred Vargas. Ils s’échappent d’étranges volutes fraîches et diaphanes. De vapeur de riz. De linge en coton frotté à la lavande et au poivre de Sichuan. Propre et sans danger. J’attrape un poche coloré, au dessin asiatique : Robert Van Gulik « Trafic d’or sous les T’ang » 10/18 grands détectives. Les feuilles crépitent en un chapitre entièrement dédié aux saveurs douces amères du cœur d’artichaut, humecté d’une larme d’huile d’olive.
Je termine ma promenade au rayon cuisines. Belles images. Agréables descriptions. Je dévore quelques recettes aux ingrédients appétissants au point d'oublier de laisser trainer mon nez entre les pages. Mon esprit est envahit d’arômes imaginaires très agaçant. Il est temps de régler mes achats, puis d’aller casser la croûte au bistro du coin, en compagnie de mon livre.


jeudi 15 avril 2010

Métro 7

Une voix douce et musicale
dans mon dos. Une mélodie étrange.
Vous pouvez m’aider ?...Me donner quelque chose ?
Tu m’aides ? C’est Chantal…
Tu me donnes quelque chose ?

Puis l'odeur de la misère
Sillon discret. Marquant.
Chantal donne, généreusement.

Son odeur de pauvreté. De corps mal lavé et de vêtements usés.

Tu me donnes quelque chose ?
Vous pouvez m’aider ?...Me donner quelque chose ?
Tu m’aides ? C’est Chantal…

Sillonne la rame interminable
Car maintenant il n’y a qu’un unique wagon.
Sa voix s’éloigne

Tu m’aides ? C’est Chantal…
Tu me donnes quelque chose ?

Je n’entends plus sa voix, mangée par les grognements du train
Mais son odeur de misère reste dans l’air, flotte autour de nous. Terrible et douce.
Je ne l’ai pas aidé, je ne lui ai rien donné. Mais j’ai conservé son odeur. Dans ma mémoire.
Et son prénom. Chantal.

Ce n’est rien. Ça ne l’aide pas.

mercredi 31 mars 2010

Laos : bus et tuk tuk 1

Bus, tuk-tuk et vélo pour avaler des kilomètres de routes sinueuses, souvent poussiéreuses. La terre au Laos est d’une belle couleur rouille sombre. On la retrouve partout lors de la saison sèche. Sur les arbres, les véhicules, dans les maisons et sur soi, au bout de quelques instants de marche à pieds, de quelques secondes en déambulant à vélo. Pas d’odeur particulière, si ce n’est une sensation minérale et brûlante, et le symbole coloré de l’immense variété de parfums que j’ai rencontré pendant ce parcours depuis le Nord du pays vers la région des 4000 îles au Sud.
Dès le premier jour nous dégainons notre guide touristique qui épluche en long et en large les meilleures astuces pour appréhender les différents moyens de locomotions et leurs singularités. Imprégnées encore de nos repères Européen et peu désireuses de plonger immédiatement dans la formule « total roots », nous optons à notre premier ticket pour la version « VIP », nommé ainsi pour son confort principalement destiné aux étrangers qui ne peuvent apparemment pas se passer d’une télévision, de l’air conditionné, et de toilettes modernes munies de papier hygiénique. Nous avisons dès cet instant que les arguments récurrent et parfaitement traduit en anglais pour séduire et accueillir les touristes dans les établissements ou à bord des transports, sont la télé et la qualité des WC…
Comme chaque fois que nous nous déplaceront d’une ville à l’autre, nous débutons par un petit trajet préalable en tuk-tuk pour rejoindre la gare routière, version shaker pétaradant, où j’avale stoïquement une belle quantité de particules rouges, car la majorité des routes sont des pistes. En chemin, j’attrape par hasard et pour mon plus grand plaisir cette merveilleuse odeur de fleur d’oranger, petite amie familière, qui vient taquiner mon nez depuis notre arrivée sans que je parvienne jusqu’à présent à débusquer son origine. Je regarde à l’entour, le paysage défile rapidement entre deux nids de poule, mais je n’aperçois aucun buisson ou arbre qui pourrait m’expliquer la raison de cet effluve délicat. Par contre je remarque dans notre sillage, un tout petit garçon debout, agrippé derrière le tableau de bord du scooter et retenu par les cuisses de sa maman, qui grimace d’une façon éloquente et tout à fait semblable à celle d’un enfant occidental : nez plissé, visage chiffonné accompagné d’une petite toux. Notre véhicule crache effectivement une fumée épaisse, noire et âcre au fort parfum de caoutchouc et de graisse brûlée !
En nous hissant à bord du car, nous tombons de haut. Sièges grisâtres défoncés et labourés par les innombrables trajets, fenêtres décorées de rideaux vert pistache enjolivés de pompons de couleurs. Climatisation violente, diffusée par des conduits sans obturateur. Pas de toilettes, et une télévision aveugle. Mais comme nous le découvriront plus tard, remplacée joyeusement par la diffusion radio des voix tonitruantes déformées par les parasites, des chanteurs populaires dont les refrains seront repris en cœur par les voyageurs. Je cherche dans mon large sac approvisionné en « au-cas-zou », un sachet plastique et, tandis que je tente de museler la bouche largement ouverte de la clim. qui glace mon nez et mon front, je laisse traîner un nez curieux au passage des personnes qui s’installent. Aucun parfum sophistiqué. Pas de déo. Pas d’eau de toilette griffée top 50 des meilleurs ventes. Juste des traces sucrées de nourritures, et amères de poussières anciennes. Les gens sentent naturellement bon. Seul, les tissus fatigués et le plastique qui revêt les sièges et couvre sols et cloisons sont imprégnés d’une multitude de traînées invisibles et rances. Le car tremble de tous ces boulons et rouages, soupir bruyamment et trouve la force de s’arracher de sa place de stationnement. En route Simone ! Comme clame ma fille enthousiaste en déformant les expressions.
Je ne vous conte pas en détails les 5 heures de trajets à travers la campagne Laotienne. Impossible d’ouvrir les fenêtres pour aspirer l’air des champs. En revanche je découvre amusée, les hoquets nauséabonds d’un car fatigué et persévérant lors des grimpettes sur les routes étroites de montagnes et quelques relents monotones et entêtant capturés par la ventilation, lors de notre passage aux abords des villages. Je comprends enfin pourquoi l'atmosphère de Luang Prabang est d’un blanc opaque et pour quelle raison il embaume la ouate un peu amère. Je pensais que la chaleur et l’humidité en était la principale raison, or nous traversons un paysage lunaire et gris, où quelques flammes achèvent de mourir sur les bas cotés, dégageant une fumée légère et blanche : les paysans brûlent leurs champs afin de nettoyer et fertiliser leurs terres. Au cours de ce long trajet, je conserve en permanence au cœur de mon nez la marque caractéristique de la cendre froide et de la sève surchauffée, ponctuée par le relent étrange des freins du bus qui régulièrement grincent et surchauffent, libérant un parfum de compote de rhubarbe sans sucre, parsemée de pop corn.
Nous comprenons également avec un sourire indulgent pour notre candeur de vacancières, que la marque VIP est une séduisante suggestion de présentation non contractuelle. A l'avenir nous opteront pour le bus populaire tout simplement...

A suivre…






samedi 27 mars 2010

Laos : confusions

Naïve et pleine de bonne volonté, les narines déployées et l’esprit en éveil malgré les nombreuses heures de vols -- mon carnet vierge de notes et soigneusement rangé dans la poche extérieure de mon sac afin de l’attraper rapidement, mon stylo prêt à dégainer -- je traverse le tarmac de l’aéroport de Luang Prabang et je suis déconcertée. Je décèle uniquement une chaleur puissante et moite. Ce n’est point mon nez qui fait cette découverte, mais ma peau, qui réagit très rapidement.
Je ne sens rien. Quelques filigranes d’informations, fugitives et furtives. Incompréhensibles. Je commence même à penser : ça ne sent pas bon…Mince alors, je boude. Aucun effluve de paradis ne m’accueille, comme n’importe quel touriste qui débarque reçoit un collier de fleurs odorantes autour de son cou, gracieusement offert par des mains fines et dorées. J’espère de l’authentique, une révélation, un enchantement. Je compte sur une surprenante découverte, tel un Colomb de l’olfaction ! Mais non. Je dois me faire une raison. Tout est normal et, très chaud.
Perplexe, et résignée, je prends le chemin de l’hôtel, à bord d’un mini-van où sévit la fureur de l’air conditionné. Première d’une longue série d’expériences fulgurantes et déconcertantes, de transfert d’une ambiance sèche-linge pour un climat congélateur ventilé. Pas d’effluves caractéristiques dans cet habitacle étroit malgré toutes les figurines de Bouddha ventru, les rubans de vœux aux couleurs vives, et les minuscules marionnettes perchées sur ressorts qui balancent, au rythme des nombreux cachots de la route, leurs bras maigrichons chargés d’offrandes inodores.

Pas de panique.
Le Laos évidement offre une multitude de parfums, de senteurs et de miasmes parfois déroutant. Cependant il faut bien l’avouer, toutes ces odeurs simples ou complexes ne m’ont pas été livrées sur un joli plateau chamarré, assorties d’étiquettes explicatives dès l’instant où j’ai foulé le sol. J’ai du faire preuve de patience.

Aux premiers jours, toutes les données qui défilent entremêlées sous mon nez n’expriment pas grand chose, excepté celles qui piquent l’atmosphère aux heures des repas. Indices basiques, repères fondamentaux, réflexe de bestiole : je passe à table et les saveurs sont à la hauteur des effluves identifiées.
Petit à petit, au fil des journées invariablement chaudes et humides, je perçois quelques soupirs. Je tends le nez et je saisis un rythme. Attentive et silencieuse, je découvre une mélodie qui revient souvent en boucle. J’appréhende une identité et des nuances. Finalement je perds de vue ma bibliothèque à jugeote, garnit des nombreux tiroirs où sont archivés mes références d’occidentale. Je commence à collectionner quelques paniers tressés, pour composer avec la couleur locale, dans lesquels je dépose mes nouvelles rapines.
Mon nez vidangé mode Asie, mes curseurs réglés mode chaleur, ma boite à méninges assemblées mode légo...Je peux débuter ma récolte, fourrager dans mes nouveaux paniers, et partager quelques instantanés subjectifs.
En résumé et dans le désordre :

Le Laos sent la ouate, le bois caramélisé, la fleur des plages.
Le Laos sent les grillades, l’ail, le poisson-pipi
Le Laos sent l’eau, la vase, la mélasse métallique

La terre, les gens et le Fleuve pour l’essentiel, au cœur d’un chaudron de poussière couleur de rouille, de cendre grise et de pots d’échappement pétaradant !
Et des moments inévitables où l’occident se rappelle à ma mémoire…les taxis, la pollution, les déchets, l’aéroport, la lessive









jeudi 25 mars 2010

De retour...du Laos

Pays serein.
A l’abri des flots touristiques, loin de l’agitation sans raison, le Laos est encore protégé de nos habitudes occidentales. J’y ai perdus mes repères. J’ai découverts des odeurs simples, ordinaires, et plaisantes. Mon métier de parfumeur est totalement inconnu dans ce pays. Il ne sert à rien. Il n’existe pas. J’ai trouvé cette situation reposante. Momentanément. Pourtant n’allez pas penser que la parfumerie n’existe pas. Elle est très présente dans la savonnerie. Le quotidien utile. Importée de la Thaïlande ou de la Chine. Des parfums de synthèse sans doute crées et fabriqués en France…mais peu importe.
Je ne me suis pas attardée au Laos pour évoquer la parfumerie industrielle dans les régions asiatiques. Je vous propose si vous le voulez bien, de m’accompagner à la découverte olfactive de ce doux pays ; sans préjugé, sans opinion politique ou humanitaire. Juste un nez curieux. Quelques zooms sur des odeurs caractéristiques, quelques clichés aussi sur les habitudes, quelques flous sur des inconnus, des tentatives pour apprécier ce que notre nez occidental juge négatif.
Pas d’images. Pas de prise de vues figées, mais des mots et des volutes abstraites, mouvantes et éphémères, pour laisser parler votre propre imaginaire.
Pas de guide culturel enrichit de descriptions pratiques. Pas d’itinéraires, mais un cheminement crée par le hasard des courants d’air et du paysage. Des thèmes odorants sans dates ni lieus, ou presque…juste pour éviter de se perdre tout à fait !
Par quel bout de nez je vais commencer ?

samedi 20 février 2010

Interlude 5

Interruption momentanée du programme pour raison voyage par delà les horizons, où la connection n'existe pas. nez en pause et absorbtion de nouvelles effluves étrangères.

Retour sur les ondes à volutes le 26 mars. Plus ou moins.

A tout bientôt.

Merci de votre lecture, et pour vos remarques in ou out de ce blog ;)

lundi 15 février 2010

Escalier 2

Sans ascenseur
Cinq étages. C’est partit.
Escalier en courbe
Serpentin de bois ciré. Miel, vieille graisse amère, mirabelles en compote.
Marches creusées, usées
Par les semelles des précédents locataires.Poussière minérale, cacahuète, laine feutrée.
Je grimpe chez moi.
Découvre à chaque palier, progressivement, comme on tourne la page d’un bouquin pour un nouveau rebondissement
Une odeur de cuisine
Des habitudes.
Un legs ou une transmission
D’ici et d’ailleurs.
"Fusion food"
A chaque étage, les arômes s’en mêlent.
Rez-de-chaussée
Rue et hall d’entrée.
Goudron, pluie de fin de journée. Café d’à coté. Chaud, âpre, métallique.
Boite aux lettres. Encre et papier recyclé, doux, sucré.
Paillasson foin séché, chargé d’urine acidulée pêches rôties, du chat; boue humide, douceâtre, des caniveaux.
Premier palier.
Couscous du vendredi
Farine souple, vapeur chaude, cumin transpiration, légumes confis, cannelle douce, mouton fade, poivré, cheveux gras, cuir mouillé.
Second étage.
Poisson
Papillote micro-onde. Eau tiède. Tranche de citron aux éclats d’aluminium chaud. Herbes anisettes et bois fenouil. Aigre, collant, poil de chien mouillé, coquille d’huitre.
Troisième
Rien.
C’est trop tôt ou trop tard. Demain peut-être, si le beau célibataire est rentré chez lui.
Quatre.
Famille nombreuse
Gratin gratiné. Fromage croustillant, sensation de sueur chaude, tongs fatigués et vieilles chaussettes d’adolescent. Lait bouillit + Ail. Vomit de bébé, poisseux, aigre. Trace de Caramel sur une cuillère en bois : gouttes, débordement sur la plaque du four.
Cinquième. Enfin chez moi.
Petits lardons de mon voisin. Poils grillés à la bougie, allumette, noisettes torréfiées, sirop de gras, groseilles et cassonade.
J’ouvre ma porte. J’entre
Odeur de mon antre.
Je me reconnais.
Une tasse de thé, je n’ai plus faim pour le moment.
Un dessert peut être ?


lundi 8 février 2010

Toubib

Je ne sais plus du virus ou du microbe.
Nous voilà ma fille et moi à contempler le lino granit de la salle d’attente d’un cabinet médical, attendant notre tour d’auscultation. Et d’une bénédiction sur ordonnance.
Ce pourrait être n'importe où. Un lieu de patience et de miasmes partagés, comme on en rencontre dans chaque ville ou village, certifiée par une odeur reconnaissable entre toutes, qui confirme notre état de mauvaise santé, ou celui de nos proches. A l’époque où j’ai pris ces notes, nous étions en pleine guerre contre la grippe mutante du moment et, dès la cage d’escaliers les relents des désinfectants, effluves amers et piquants, vous happaient entre leur rais invisibles et familier, déclenchant une brusque envie de tourner les talons. Quelques masques chirurgicaux étaient offerts gracieusement à l’entrée, disposés en colonne dans un plateau en métal pour les malades suspects. J’ai faillit en prendre un, pour protéger mon conduit olfactif…
Plusieurs médecins se répartissent l’étage, tandis que les patients partagent une pièce commune. A chaque nouveau venu, c’est l’occasion d’échanger un sourire compatissant, parfois une grimace, suivit d’une toux vite réfrénée, des chuchotements brefs pour tenter de calmer un enfant agité, ou de gros soupir résignés quand le temps devient trop long. Le parfum chaud des antiseptiques virevolte entre nous, fauchant les vilaines humeurs contagieuses échappées de nos corps affaiblis. Je tente d’oublier les lieux, et les personnes présentes. Je me concentre uniquement sur l’odeur. Je ferme les yeux et respire tranquillement les nuées impures. La première image qui me vient à l’esprit est surprenante. Celle de savoureux petits crottins de chèvres toastés, saupoudrés d’herbes aromatiques comme le thym, le serpolet, ou la marjolaine. Seconde image brève et instantanée, celle d’une pizza aux quatre fromages. Dois-je en conclure que mon estomac à une influence sur l’identification des relents toxiques qui circulent sous mon nez ? Pourtant l’heure du déjeuner est encore loin, et mon ventre ne crie pas famine ! L’explication doit être plus subtile. J’essaie de comprendre pourquoi mon cerveau affiche des images de fromage gratiné et d’herbes de Provence, à mon nez ahuri. Progressons plus avant dans le découpage des séquences savoureuses. Je repousse mentalement, genre feuilleton SF de seconde zone, tous les bruits de fonds qui floutent les détails ténus. Exit le relent fade et poussiéreux du sol plastifié, le fumet sucrée des fauteuils en cuir, badigeonnés de la sueur des milliers de générations de malades successifs. Sont également identifiés, puis soustrait du décor ambiant, la mélodie agréable du parfum fleuri aldéhydé porté par cette dame en face de moi et, l’after-shave fougère basique, du monsieur sur ma droite. Je me concentre uniquement sur quelques miasmes, types électrons libres, qui gravitent et s’entrechoquent dans un espace plus large. En quelque sorte, je mets de coté les eaux de toilette dont l’écriture harmonieuse ressemble à une autoroute d’informations, les monuments souvent visités, que sont l’odeur du linoléum et du cuir usé, et j’interroge les fragments insolites, isolés sur les routes de campagnes… Voilà c’est là. Discret mais tenace. Métallique et chaud. Frais et vivifiant. J’identifie les molécules d’eugénol, de menthol et de camphre. Je devine aussi quelques crésols et l’acidité du bicarbonate de soude. Effectivement, je comprends mieux cette tenace caricature décalée, d’une restauration à l’Italienne ! L’eugénol, marque de fabrique des dentistes et désinfectant notoire, évoque l’odeur chaude et fumée du clou de girofle, de certaines charcuteries. Le menthol, provient sans doute de quelques soins dentaires parfumés. Il symbolise le dentifrice, le chewing-gum et la pastille pour la gorge, la fraicheur propre d’un lieu ventilé. Le camphre, petit mais costaud, est l’universel de l’antiseptique naturel pour traiter le rhume, la toux, la crampe, sous la forme de crèmes, d’onguents, de spray, de sirop, bref, tous les moyens mis à notre disposition, pour nettoyer, dégager, ventiler notre tuyauterie buccale et nasale, ou réchauffer nos muscles engourdis. C’est également, un élément indispensable de la fiche d’identité de la plupart des herbes aromatiques et épices. Le crésol est un ami qui vous veut du bien, même si son parfum laisse perplexe. Odeur de cambouis, de carbonisé, de cirage, de chien mouillé, de graisse pour les cuirs, de crotte de mouton, de goudron….une odeur noire et or, car séduisante également. Elle provient certainement des savons bactéricides employés pour assainir les sols, et les instruments de travails qui ne nécessitent pas une stérilisation. Certains antiseptiques non alcoolisés possèdent également cet étrange remugle à la fois cracra et fruité, de miel de forêt tiédit. Le bicarbonate de soude se rapproche de l’odeur aigrelette du fromage fondu : mélange de sueur un peu acide, légèrement salé et, peau d’anim,al avec de longs poils. Voilà comment un parfumeur envisage une pizza aux herbes aromatique et fromages variés. Je vous l’accorde en l’état, débité en miettes olfactives, cela n’a rien de bien appétissant !
Mais pour un lieu dédié aux malades en demeure je trouve que ce n’est pas trop mal…distrayant en tout cas.
La porte s’ouvre et le nez du médecin apparait, souriant et interrogatif. Nous nous levons prestement ma fille et moi, tandis que je rassemble nos affaires. J'abandonne la pizzeria derrière nous, et franchis une nouvelle démarcation parfumée composée de poudre à récurer, de solvant, de plastique chaud et d’arôme de fraise tagada. Bof. Mais je ne peux en dire plus, car le médecin passe à l’action et je dois me concentrer sur des explications beaucoup plus pragmatiques.

vendredi 29 janvier 2010

Boîte à crayons

Depuis ma douce enfance (oui, oui, forcément notre enfance est douce et tendre en général), j’ai le désir d’une boîte à crayons. Mais pas n’importe laquelle.
Tout d’abord elle est très belle. Longue. Rectangulaire. En métal, avec sur son couvercle une magnifique photo d’une montagne Suisse célèbre, dont je ne me rappelle plus le nom. C’est étrange comme les superlatifs viennent à la bouche des enfants, quand ils souhaitent viscéralement posséder un truc super top génial délirant qu’un adulte n’a pas idée !
Bref, cette montagne, je ne sais par quel hasard d’érosion, s’est prit un coup de rabot sur le nez. De beaux alpages l’entourent comme un ravissant collier émeraude. Quelques chalets en bois. En tendant l’oreille je pouvais même entendre les grosses cloches des vaches paisibles, tintinnabuler dans les prés en contrebas. Non, je n’ai jamais aperçu la marmotte et son papier d’aluminium…ni le chocolat, hélas. Cependant, nez collé à la vitrine du magasin, j’admirai les innombrables nuances de couleurs de ces merveilleux crayons. Baguettes magiques du dessein. Caducée miraculeux de l’inspiration et de l’imagination débridée.
C’est certain, les plus extraordinaires paysages seraient sortis de mes doigts, par le truchement de ces plus beaux crayons de l’univers entier ! Combien de sujets j’ai croqué en rêvant sur cette boîte, combien de gestes déliés j’ai accomplis crayons-de-cette-boîte, à la main. Et couronnement de mes aspirations les plus audacieuses, je m’imaginais choisissant un pinceau, affûté comme une épine, que j’humectais de quelques gouttes d’eau et, sous la trace humide, les hachures du crayon se transformaient comme par enchantement, en flaques de couleurs, en nuages évanescents, en filaments de soie…
Des crayons capables de se diluer à l’eau. Des « transformers » sans fusés, ni écrous, pour le doux et paisible bonheur de jouer à l’aquarelle. C’était peut être cela le danger. Chambouler ma chambre en patinoire ?! Encourager la performance créative des enfants rencontre certaines limites, comme le désir d’éviter un dégât des eaux et jouets, dans la chambre que je partageai avec mon frère, mécano du légo. La boîte-à-crayons est restée, toujours sagement, dans sa vitrine.
Les années sont passées. Je suis une grande fille maintenant. Et la semaine dernière, en veine d’inventivité, j'ai flâné au BHV, dans le rayon papiers, cahiers, stylos, peintures. Pour le plaisir de déambuler, et d’imaginer tout ce que je ne ferai pas. Faute de temps, de talents, et de places pour stocker tout ce fourbis ! Puis je suis tombée nez à nez avec, ma-boite-à-crayons. Elle n’a pas changée. Toujours la même photo carte postale de la Suisse en chocolat ! J’ai pris la plus grosse boîte entre mes mains, heureuse, et percutée par tout un tas de souvenirs agréables. Je l’ai retournée, et j’ai compris en regardant son dos offert, pourquoi mes parents n’avaient jamais franchis le pas : gloup ! Fichtre, mais c’est terriblement très cher !! Tien, l’emploi des superlatifs glisse sur de nouveaux sujets de préoccupation avec l’âge adulte.
Mais voilà. J’ai franchi un petit pas.
J’écris ces quelques lignes, le nez posé avec un bonheur de petite fille sur ma petite-boite-à-18-crayons Caran d’Ache.
Et j’ai découvert un cadeau inattendu : l’odeur des couleurs.
Grasse et boisée.
Amère et granuleuse.
Effluve savoureux, sensuel, masculin, étrangement fruité (entre la pêche jaune et la framboise) et pourtant âpre, du bois de Cèdre dont sont élaborés les crayons.
Odeur complexe des pigments colorés, où je perçois une pointe de piment d’Espelette et, un arôme d’huile d’olive fleurie, très légèrement salé.
Remugle métallique à peine acide, de la boîte
...aucune trace de chocolat.

jeudi 21 janvier 2010

Mouillette Géante

J’ai pour habitude d’écouter le babillage des parfums sur ma peau. Le moment venu, lorsque je souhaite prêter une narine attentive, je choisi de parfumer le creux de ma nuque. Petit sillon chaleureux près des cheveux, qui profite d’une situation unique, car je ne peux y poser mon nez. Comme cela, je perçois clairement l’aura. J’appréhende librement les nuances ondoyantes, une possible linéarité ennuyeuse, où la présence de « couacs » désagréables. Tout un sillage...
En général j’utilise ce moyen pour examiner mes derniers essais les plus accomplis, ou encore, un parfum du marché que je souhaite comprendre. Curiosité d’éternelle étudiante. Le petit bout de papier buvard que nous utilisons pour sentir nos essais quotidiens, ou que nous trouvons désormais, à disposition dans les boutiques pour apprécier, sans polluer nos poignets, plus de parfums que nous ne pouvons en mémoriser, n’est pas suffisant pour saisir la matière vivante d’un parfum. La chaleur corporelle est nécessaire, et l’alchimie de la peau également.
Je me transforme donc parfois, en mouillette géante.
Ce jour donc, je vaporise joyeusement et généreusement, un de mes tout derniers essais puis, dans la foulé, je prends le métro, direction bercail. J’emporte mes devoirs à la maison.
Le parfum m’enveloppe chaleureusement, comme une étole vaporeuse nouée autour de mes épaules. Les premiers instants m’offrent la sensation que l’effluve grince encore un peu sur les bords. Je devine un souffle d’anis grassouillet qui l’empêche de s’épanouir tout à fait. Le caractère floral demeure encore enroulé sur lui-même, mais je reconnais qu’il possède plus d’éclat et de complexité que lors des esquisses précédentes. Je vais entreprendre un peu de ménage dans ma formule. Vérifier si tous les matériaux sont absolument indispensables. S’il n’y a pas redondance ou, quelques conflits inutiles à atténuer, voir à éliminer. Tandis que je me dirige vers l’accès du métro, je découvre une brèche particulièrement rêche, mais je constate également de la présence, du caractère. Et quelle puissance ! C’est une bombe !! Je suis ravie, car s’il est un critère indispensable sur lequel « on » insiste constamment, c’est bien, de l’ampleur de la bestiole. Au point que, tandis que je me glisse dans la rame et trouve un petit espace où me tenir, j’entends dans les secondes qui suivent, juste derrière moi, une jeune fille toussoter ! Certainement une coïncidence. Elle doit être enrhumée. Sans plus y prêter attention je retourne à ma bulle olfactive, et poursuis mon évaluation personnelle. « Ce truc nécessite d'être diminué, ce machin me gêne, là je vois un trou, je pense étirer la formule par là, et raboter cette arrête trop visible »….. La toux légère reprend discrètement. Je note qu’elle ne sonne pas comme une gêne grippale, mais plutôt comme un signal chuintant d’avertissement outré. Je me tourne vers le petit bruit de souris misérable et, découvre une jolie jeune fille brune qui m’ offre une mine lèvre pincée, nez retroussé. Je croise brièvement un regard sombre, un front buté. Le train s’arrête. Le mouvement de va et vient des voyageurs s’amorce naturellement et, ma brune délicate, en profite pour se détourner et glisser deux personnes plus loin. Je comprends instinctivement que mon odeur dérange, que j’ai déclenché chez cette inconnue un imperieux besoin de fuite, d’éloignement, et surtout, une soudaine contrariété. Pas de mots échangés, simplement la sentence d’un déplacement fluide, efficace. Une glissade à peine visible.
Bon.
Voilà que j’ai le moral en berne maintenant. Mon parfum s’avère être un répulsif, source d’allergies irrépressibles ! Je désirais réaliser une œuvre élégante, puissante et sereine, et me voilà avec un parfum coup de poing, qui assomme mes voisins ! Car je constate que d’autres personnes, piquent du nez discrètement dans leurs écharpes, ou détournent discrètement le visage vers le courant d’air frais qui circule dans la travée. L’arroseur arrosé. C’est moi. Et je ne sais plus où me mettre. J’en conclu, qu’à m’acharner exclusivement à gagner le sommet de la puissance, j’ai négligé le simple plaisir de la promenade. Demain, je retourne à ma formule et je lui permettrai de s’adonner à la paresse, je trouverai le moyen de la faire fredonner, et je laisserai les matériaux musarder librement. Lâcher prise, admettre un certain désordre et discerner dans tout ce brouhaha, si je peux toucher du nez, l’évidence. Un chuchotement maladroit qu’il me faudra sereinement modeler et, révéler en prenant le temps nécessaire.
Dans quelques jours, ou quelques semaines, je reprendrai le métro, déguisée en mouillette géante à nouveau, avec ma tentative n° … et plutôt que d’écouter mon atmosphère, je m’attarderai dans l’étude du comportement des personnes alentours. Si les corps oscillent comme d’habitude sous le roulis de la rame, demeurent indifférents aux bousculades inévitables et, si les traits des visages conservent une expression terne et résignée, je pourrais en conclure que mon parfum est sans heurt. Mais peut être sans saveur ?! Prochaine étape : vérifier l’équilibre sonore et la justesse de la mélodie, en transformant mes ami(e)s proches en mouillettes géantes. Je les suivrai à la trace, en aveugle, narines déployées…c’est beau l’amitié !
Pour Patrick, Virginie(s), Carsten, Natacha, Raphaële et j'en oublie certainement, qui ont accepté bien gentiment de se transformer en papier buvard ! Un grand merci, car grâce à vous, "l'art" a progressé et j'ai heureusement découvert de beaux loupés !!

mercredi 13 janvier 2010

Métro 6

Métro bondé. Solde de janvier.
Ligne 13, destination Saint Denis. Ça monte, ça descend. Une odeur remplace une autre. Une vie, un appartement, une habitude culinaire à chaque fois.

Fin de journée au creux du train, campés sur nos pieds, car c’est l’heure de pointe. Phénomène ordinaire de chaufferette humaine, la température est élevée. L’ambiance morne, mais électrique. En outre, nos corps, engoncés et comprimés, ont été aiguillonnés toute la journée par un permanent soucis d’efficacité, afin d’achever dans les temps le dossier absolument indispensable et s’élancer dès que possible, à l’autre bout de Paris, où nous avons repéré tel accessoire absolument indispensable pour se sentir belle et battante. A présent, bourse dégarnies, sac lesté et cœur comblé, c’est le retour au bercail, direction l’ordinaire : courses, parce qu’il manque toujours un truc dans le frigo, enfants, à la sortie d’école, pain, à la boulangerie et bonjour, aux voisins du quartier que l’on croise en chemin.
Ce matin, avant de nous aventurer dans les rues glacées de la ville pour atteindre pieds transis la gueule chaude du métro, nous avons empilé les épaisseurs. Dont l’énorme manteau, un peu raide, l’interminable écharpe en tricot, armure molle contre les frissons désagréables dans le cou, et, pour parfaire notre besoin d’accumulation, le bonnet, vissé aux oreilles. Une gravure de l’élégance efficace, qui hésite entre le sac à patate et la planche à pain, suivant notre corpulence.
Pourtant, sans nous en douter, nous trimbalons également, cadet de nos préoccupations immédiates, une flopée de passagers clandestins invisibles mais volubiles, dissimulés au cœur des fibres textiles de nos vêtement, dotées de merveilleuses vertus absorbantes. Un savoureux râtelier, composé d’une myriade de molécules évanescentes, ambassadrices éloquentes de notre substantielle empreinte odorifère. Suave stigmate de nos habitudes gastronomiques, de nos manies de nettoyages et de rangements, favorisé en cette saison par le manque évident d’air pur et frais, car nous nous cloîtrons frileusement, fenêtres verrouillées, afin de préserver la chaleur confinées de nos appartements.
Lorsque le temps est particulièrement froid, comme en ce moment, nos rues sont presque inodores. Effet de contraste parfois violent, des mélanges étonnants s’évaporent soudain dans le tunnel du métro, grâce à la chaleur naturelle dégagée par la masse de nos corps soigneusement empaquetés, ponctués de quelques pics d’échauffements sporadiques, lors de brèves circonstances de stress, d’impatience ou d’irritation. Comme nous avons pris soin involontairement, d’engranger chaque jour sur nos habits moult strates d’effluves disparates, nous partageons finalement l’air de rien, nos diversités, dans une bouillonnante et généreuse communauté odorante.
Maintenant, pressée contre mes voisins de rame, les jambes immobilisées par les sacs gonflés de bonnes affaires à moitié prix, j’aspire à petites goulées, à chaque arrêt lorsque les portières s’ouvrent, les odeurs tièdes et discrètes des blousons, écharpes et tignasses, expressions parfumées de nos diverses modes de vie en hibernation.
Céleri rave. Viandox et crevettes séchées. Crackers aux fromages. Yogourt au cumin. Huile de friture. Beurre noisette. Tomates au four...
Je devine les personnes qui habitent un petit appartement, où les vêtements courants sont sans doute accrochés à une patère non loin des fourneaux, et ceux qui ont la possibilité de les suspendre dans une armoire, parfumée ou non, à l’abri des miasmes gourmands. Ceux qui travaillent dans la restauration et, dont les cheveux sont oints du menu du jour. Je perçois par petites touches éphémères, les spécialités asiatiques, les douceurs miellées Nord Africaines, la saveur d’arachide du Mafé, celle croustillante des bananes Plantains, la fadeur sucrée de l’oignon, le relent musqué du fromage fondu. Je sépare la cuisson au beurre de la cuisson à l’huile. Je remarque aussi les accros du tabac qui n’aère pas.
En général nos odeurs de bouffe, nous gênent moins que nos odeurs corporelles. Sauf, quand nous transportons sur notre veste la signature du petit restaurant situé à deux pas du bureau. On savoure avec plaisir l’assiette posée devant soit, mais on ne souhaite pas trimbaler en prime un « doggy bag » embaumé, agrippé pour le reste de la journée à nos épaules, et qui n’évoque pas notre routine de cuisine.

jeudi 7 janvier 2010

Mandarines du jardin

« J’ai descendu dans mon jardin, pour y cueillir du romarin… »
Souvenirs d’enfance et chansonnette sur les lèvres, tandis que je chemine sur le sentier qui borde les terrasses du terrain en espalier où demeure ma tribu du Sud, dans la province de Grasse. La journée décline rapidement. Dès 16h30 le brouillard monte de la vallée en contre bas, et teinte les environs d’un halo bleuté un peu terne. Ces derniers jours la région ressasse une rengaine Irlandaise, entre bruine fine et longs nuages sombres. Le sol est spongieux sous mes pieds, les odeurs grasses. Les figuiers sont chauves, dépourvus de sève odorante, mais l’herbe, exceptionnellement luxuriante, libère un arôme de banane sous mes pas. Le plaqueminier aux rameaux funèbres, exhibe ses merveilleux fruits ronds et cuivrés, comme des pampilles sur un arbre de Noël. Les oliviers sont nets : les olives noires et charnues ont été récoltés avant les fêtes et, emportées au moulin pour être broyées, pressées puis transformées en huile. Les filets de ramassage d’un orange bien voyant, déployés sur le sol pendant des semaines, ont été méticuleusement nettoyés et enroulés momentanément aux pieds des troncs gris et noueux. Dans quelques jours, lorsque le calme sera revenu dans le hameau, les filets seront hissés au cœur de l’arbre et entremêlés aux branches, afin d’être à l’abri de l’humidité du sol et des rayons du soleil, où ils attendront la saison suivante. Cependant, l’odeur caractéristique demeure encore, provenant sans doute de quelques olives oubliées, écrasées et dispersées alentour. Un fort relent de cambouis, de crasse capiteuse et de charbon, qui hésite entre douceur et amertume, sensualité et raideur. L’odeur de Noël, en Provence, bien plus éloquente dans ma mémoire, que celle des treize desserts…
Quelques planches* en dessous, j’aperçois la crête des différents Hespéridés, alignés sagement à l’abri du haut mur de pierres sèches qui réfléchit la chaleur du pâle soleil hivernal. Je passe devant un Citronnier robuste, qui cambre sa ramure sous un nombre considérable de fruits parvenus à maturité. Un Oranger doux, dont la production n’est pas encore tout à fait comestible, puis un Bergamotier, cultivé pour le plaisir d’humer son parfum d’agrume, élégant et complexe et, enfin, petit et gracile, un Mandarinier. Au passage je chaparde une feuille de chaque arbuste que je froisse ensuite entre mes doigts. Enfant, je m’amusais à reconnaitre l’arbre, caché derrière le parfum de la feuille. Je ne pense pas réussir aussi bien aujourd’hui, car la mémoire olfactive émousse les nuances subtiles et façonne parfois la réalité, pour l’embellir…Ainsi je me rends compte en approchant ma main de mon visage, que l’odeur de la feuille de citronnier est plus métallique, un peu aigre et, moins savoureuse que dans mon souvenir. Pourtant j’avais noté dans une boîte à méninge : muscade, fleur douce, miel et sève amère. Muscade vient de s’évaporer, remplacé par épinard et papier aluminium !

Bon.
Ce n’est pas tout, mais si je suis descendue jusqu’ici, au bout du jardin, à me geler les miches, ce n’est certainement pas pour évoquer uniquement l’enfance du petit parfumeur en herbe, mais bien poussée par une gourmandise irrésistible.
Sécateur à la main, je lorgne les rondeurs prometteuses des mandarines, qui illuminent telles des lanternes chinoises, le feuillage sombre du petit arbre. Clac ! Et le fruit vient se loger parfaitement dans la paume de ma main, comme un chaton en pelote. Mes doigts se referment sur le petit trésor odorant et généreux. Je porte mon poing fermé à mes narines et, savoure le souffle qui s’échappe de l'écorce. Il n’est pas sucré, mais froid. La mandarine distille l’odeur du jardin en hiver. Un parfum de terre, mêlé à celui des cendres de cheminée, répandues pour fertiliser le sol. Exhalaison minérale et douce, à peine boisée. Il faut gratter la peau lumineuse, pour entendre toutes les tonalités de son chant parfumé. Aigus et graves.
Rhubarbe ; figue blanche ; ronces, pissenlit et roquette ; berlingot, sirop de sucre de cannes ; fèves, fraichement écossées ; tomates concentrées, en tube ; vitamine C, effervescente; allumettes ; persil, thym et pétales de roses...
Je plante un ongle dans la chair souple et je sens les infimes gouttes d’huile essentielle jaillir des aspérités de la peau grumeleuse pour humecter mon pouce d’un effluve amer et vif, astringent. Acéré comme une petite râpe.
Apparition de l’enveloppe blanche et filandreuse, sans odeur. Je détache en douceur un croissant de pulpe savoureuse et je prends le chemin du retour, en silence, car on m’a toujours expliqué qu’il n’était pas convenable de s’exprimer la bouche pleine…
* terme employé pour désigner la "tranche" de terrain entre deux murs de pierres sèches , qui à la façon d'escaliers, découpe les collines cultivées, dans la région Grassoise

lundi 4 janvier 2010

Cinq pieds de Mimosa à l’Elysée

Madame Chirac flâne dans les jardins de l’Elysée, lorsqu’elle aperçoit un vide. Un coin de gazon inoccupé.
Souhaite t’elle laisser une trace de son passage ?
Quelques coin de carrés après soit.
Envisageant l’éternité modeste, elle choisit un arbre dont la durée de vie n’excède pas une décennie ou deux. Quand il ne gèle pas. Cependant la planète se réchauffe, le temps est détraqué. Paris n’est plus ce qu’il était. Cela fait beau temps que le thermomètre ne descend plus au dessous de 10°. Enfin, presque…
Madame Chirac passe, ou fait passer, un coup de fil à un jardinier passionné, demeurant à Borme les Mimosas auquel elle commande cinq pieds d’Acacia Dealbata. Des mimosas du Sud de la France.
D’un beau jaune floconneux, lumineux et merveilleusement parfumé.
Depuis, le jardinier demande chaque année des nouvelles de ses arbres et, suit avec l’attention d’un père aimant, la vie citadine de ces petits protégés perdu dans cette grande ville du Nord.

Aujourd’hui, Carla se promène dans les jardins de l’Elysée.
Les cinq mimosas l’attirent et lui évoquent certains lieus de son enfance. Le parfum soyeux et poudré, frais et entêtant, offre sa tendresse et sa lumière au cœur de l’hiver, quand tout est gris souris à Paris. Même s’il ne gèle plus.
Heureusement le mandat du Président ne se renouvelle qu’une fois : Carla ne verra pas les cinq Mimosa mourir, de vieillesse.
Pour Mr Gérard Cavatore, passionné jardinier, qui nous à régalé de cette anecdote lors d'une conférence donnée à Grasse sur la Cassie et le Mimosa. Je le remercie, car j'ai pris la liberté de cueillir cette histoire et d'y ajouter quelques détails de mon imagination. Cependant son soucis paternel pour les Mimosas de L'Elysée demeure réelle !

Interlude 4

Bonjour à tous,
Une semaine de farniente à dévorer des plats parfumés, à déguster des vins pétillants ou lisses, à embrasser à qui mieux mieux famille et amis...qui a dit que les vacances de Noël étaient reposantes ?? J'espère que vous avez profité également de la dernière ligne droite de l'année 2009 à votre façon : au calme ou en famille. Ou en révolté des traditionnelles traditions... !


Je participe au folklore annuel à répétition : je vous souhaite à chacun une année 2010 douce, savoureuse, semées de petis bonheurs chopés quand ils passent sous votre nez, et d'un minimum de galères nauséabondes :)

mercredi 23 décembre 2009

Grands Boulevards

Rue du Faubourg Montmartre. Noël. Des touristes désespérés ne trouvent ni peintres, ni Sacré Cœur. Tournent sur eux même, hésitent à demander leur chemin. S’égarent une nouvelle fois en tachant de dégoter le salvateur « vous êtes ici » sur la carte offerte gracieusement par les Galeries Lafayette. Pourtant, ils ont vérifié auprès de la réception avant de quitter l’hôtel : le Sacré Cœur est à Montmartre, Grand Dieu !
La carte, déployée comme un journal quitte soudain le regard abattu de l’homme et s’abandonne mollement sur le ventre rebondi. Le visage vire à gauche, à droite, perplexe sur la direction à prendre. A pieds ? En métro ? En Vélib ? Soudain, le nez débusque une odeur alléchante de crêpes, aussitôt percutée puis éparpillée par le vent qui s’engouffre toujours en piqué, au centre de cette rue qui grimpe jusqu’à Pigalle. Nous sommes au cœur de Paris. Chassé croisé de Grands Boulevards, où les voitures tracent un sillon odorant et bruyant, où les restaurants traditionnels nichés dans les petites rues perpendiculaires, mêlent leurs parfums complexes d’oignons sucrés, de farine, de viandes rouges, de vins simples et de vinaigrette acide. Parfois une bulle de gras roussi et de frite rance explose : c’est « Quick » resto des temps modernes, qui lâche un rot chaque fois qu’un client franchit son seuil.
Au cœur de l’hiver, le parfum de ce quartier sans cesse en mouvement est terriblement gourmand. Rassurant. Source de petits bonheurs simples. Il suffit de pister le chemin tracé par les effluves crépitantes des crêpes géantes en train de cuire. Le nez en avant, mes pieds suivent naturellement le mouvement, avec un léger temps de retard. Une allure à la Tati, mais sans la pipe. Voilà. C’est là, à l’angle du Boulevard Poissonnière. Une drôle de bicoque qui mord le trottoir et s’offre aux courants d’air. Je reste debout, le corps fouaillé par le vent, les mains cachées dans les manches de mon manteau, les pieds battant la mesure pour faire semblant de me réchauffer. Toute ma concentration suspendue à mon bout du nez, parmi les vapeurs des galettes qui dorent sur la plaque. J’attends mon tour. Et j’imagine le parfum de ma gourmandise : miel, amande, chantilly, jambon, confiture, fromage, Nutella. Oups, étranges mélanges…Enfin, je passe commande. Comme d’habitude. Un peu de citron et c’est tout. Exhausteur naturel. Pour savourer purement la chaleur de la crêpe, un jour d’hiver trop froid pour le bout de mon nez.
« Montmartre ? Ah mais mon pauvre monsieur, vous n’y êtes pas du tout. C’est tout en haut, au bout de cette rue. Prenez une crêpe auparavant, car la grimpette est longue. Joyeux Noël ! »

jeudi 17 décembre 2009

Première Neige

8h25 ce matin. Horaire incontournable pour tous les parents de jeunes enfants. Nous sommes en retard. Comme d’habitude. Heureusement l’école n’est pas loin, petite promenade pour le plaisir de glisser en trottinette pour ma fille et, de me réveiller tout à fait pour moi. Aujourd’hui, si vous êtes dans la région, vous avez remarqué qu’il neige. C’est enfin de saison. Avant de franchir le seuil de l’appartement, nous avons joué à l’oignon : une, deux, trois couches de vêtements, quatre cinq six, bonnet, écharpe et gants, sept huit neuf, on a plus le temps…!
Nous voilà enfin au rez-de-chaussée de l’immeuble, et je contemple le parvis enneigé d’un blanc encore immaculé. Dans la seconde qui précède le mouvement de ma fille, qui attrappe la poignée de la lourde porte vitrée de l’immeuble, je pense : ouvre ton nez, laisse-toi pénétrer de cette odeur fragile de première neige.
Elle est bien au rendez-vous. Délicate, croquante, à peine poivrée. Un peu rêche aussi, comme une caresse électrique liquide. Une brève sensation de neuf, comme lorsque l’on ouvre un livre dont la reliure croustille. Mais soudain elle m’échappe, et disparaît. Je ne la tiens plus, et n’en garde qu’un souvenir qui se dilue très rapidement, pour réintégrer un petit tiroir de ma mémoire, que j’ouvrirai une prochaine fois. Mais ce ne sera plus pareil. La surprise des retrouvailles sera passée, effacée.
En fait, notre nez baigné par la chaleur du foyer que nous venons de quitter, possède encore toute sa souplesse et sa sensibilité pendant les quelques secondes qui suivent nos premiers pas dans l’air glacé de la rue. Puis, comme un escargot qui s’est mis le doigt dans « l’œil », notre nez rentre dans sa coquille, se rétracte et se resserre, et ne laisse filtrer ensuite que les informations les plus grossières, les plus bruyantes.
Le parfum de la première neige reste un cadeau bref, éphémère, qu’il faut savourer comme la première fraise, ou « la première gorgée de bière » pour citer les « plaisirs minuscules » de Philippe Delerm.
A tous ceux qui ne sentent plus rien quand il fait trop froid !

lundi 14 décembre 2009

Le Grille Teint

Hiver. Froid glacial de saison. Belle journée lumineuse couleur de miel. Je décide de m’installer en terrasse d’un café, ce bord de trottoir dorénavant réservé aux fumeurs résistants. Tables minuscules, chaises en rotins, et grille teint fixés sous la toile de l’auvent, couleur de bon vin, qui pulsent à plein régime une vibration rose orangé brûlante. L’effet est immédiat : le crâne grésille, les pommettes surchauffent mais les pieds restent définitivement glacés, imprégné par le froid qui provient du sol. Le contraste olfactif me saute au nez. Hors de la protection toute relative du chauffage électrique, le parfum de l’air est métallique comme un couteau bien aiguisé. La sensation est brève, comme une décharge saccadée d’échardes minuscules aux saveurs de muscade, de Tabasco éventé, et de limaille de fer. Je pense également aux émanations qui s’échappent, lors des premières secondes qui suivent le flash de la photocopieuse.
Assise en rang d’oignon, parmi les autres consommateurs coudes au corps et clopes au bec, j’aspire les volutes qui circulent, se répandent et virevoltent mollement pour finir grillées par le toaster. Émoussées par la chaleur torride du grille- teint, les volutes grises du tabac habituellement âcres, prennent des accents douceâtres. L’odeur de cigarette est joyeusement ronde et mœlleuse, presque chaleureuse. Elle devient boisée, miellée comme du papier usé, parfois un peu caramélisé vanillée. Soudain une lichette de vent parvient à percer la muraille vaporeuse et pince brutalement mon nez. Je trouve presque un soulagement à absorber une bonne goulée de fumée chaude et toxique.
Autre phénomène étrange. Sous l’action de la chaleur artificielle, les eaux de toilettes de toutes ces personnes attablées s’évaporent rapidement. Elles enflent et éclatent comme des bulles de savon, dispersant des miettes sucrées et complexes. Onctuosité crémeuse, inattendue, pour un parfum masculin habituellement plus rude. Sensation de cuir, de réglisse yoyo et de sucre candi pour ce parfum féminin dont la vanille a pris un coup de chaud, comme oubliée dans le four ! Crème Nivéa enfin, soudainement montée en neige telle une meringue. Dernier constat. Si je me mets de profile, j’ai une narine qui aspire l’air chaud savoureux, tandis que l’autre piquée par le froid vif et sec, devient presque insensible. Sensation amusante et déroutante car elles ne se mêlent pas. Le coté froid n’absorbe aucune odeur de tabac, statut RAS. Le coté chaud est badigeonné de nicotine fruitée et d’eaux de toilettes caramélisées.
Non, vraiment je ne pensais pas tomber nez à nez avec autant d’expériences inédites, en dégustant un simple café en terrasse un jour de plein hiver, à Paris, rue des Abbesses

Pour les Pieds Nickelés de Montmartre et nos "cafés" au St Jean